Hervé Robbe & Jérôme Combier, Sollicitudes

Propos recueillis par . Publié le 05/01/2022



Figure singulière de la danse française, Hervé Robbe déploie depuis plus de trente ans une recherche expérimentale et un univers artistique pluridisciplinaire dans lequel se conjuguent aussi bien l’écriture du geste, la musique, les arts plastiques, le design ou encore l’architecture. Pour sa dernière création, Sollicitudes, portée conjointement par la compagnie Travelling&Co et l’Ensemble Cairn, le chorégraphe a fait appel au compositeur de musique Jérôme Combier et à la designeuse textile Jeanne Vicerial. Dans cet entretien, Hervé Robbe partage les rouages de sa recherche artistique et revient sur le processus de création de Sollicitudes.

La création de Sollicitudes est marquée par la crise sanitaire et le confinement. Pourriez-vous retracer la genèse de ce projet ?

Le destin de cette nouvelle création est en effet complètement entrelacé avec la période que nous venons de traverser et d’éprouver. Tout remonte à l’automne 2019, lorsque j’invite Catherine Legrand, Vera Gorbatcheva, Jean-Christophe Paré et Yann Cardin, quatre merveilleuses figures de danseur·se·s-interprètes, de générations différentes, avec lesquelles j’entretiens des collaborations artistiques de longue date, à nous réunir pour élaborer ensemble une forme chorégraphique, performative et légère. À vocation éphémère, Il s’agissait alors pour ce projet de faire dialoguer quatre soli avec des propositions musicales du compositeur Jérôme Combier. Puis lorsque le confinement a été annoncé, nous avons dû mettre en stand-by le travail engagé. J’ai pu à ce moment-là prendre le temps pour repenser ce projet de création et lui donner une nouvelle ampleur. Le désir et la nécessité de faire se rencontrer les écritures, les sons et les corps de ce collectif d’artistes talentueux·ses, virtuoses et vertueux·ses, au sein d’un espace scénique réinventé, avec attention, bienveillance et constance, se sont imposés de manière beaucoup plus forte. En échangeant virtuellement avec l’ensemble des collaborateur·rice·s, une nouvelle création pluridisciplinaire plus ambitieuse s’est formulée. Après plusieurs mois d’attente, le collectif a pu se réunir autour de ce projet et imaginer une orchestration chorégraphique inédite, faite d’écoute et de dialogue attentif, toute en porosités, en gardant à l’esprit une vocation d’adaptabilité au contexte.

Pourriez-vous partager le processus de création de Sollicitudes ?

Peut-être parce que le contexte me l’imposait, mais aussi probablement parce que la confiance et la grande complicité avec les interprètes me le permettaient, j’ai voulu bousculer mes usages coutumiers, expérimenter une autre place de chorégraphe. Je me suis par exemple refusé d’être le générateur de la matière gestuelle. En préambule, je les ai tous les quatre interpellé·e·s sur leur mémoire corporelle. Les gestes qu’il·elle·s ont projetés ou qu’il·elle·s ont traversés. Les signes qui constituent les traces et les empreintes de leurs mémoires d’interprète afin de redessiner une nouvelle partition. Quatre soli où chacun·e est auteur·rice de sa présence et potentiellement dialogue avec la proposition des autres. J’ai l’habitude de dire qu’en danse, avant le texte chorégraphique qui est souvent le résultat du processus de création, il n’y a que des prétextes. J’ai proposé une sorte de structure dramaturgique, un agencement, une architecture. À partir de carnets d’inspiration, de missives gestuelles ou de partitions ouvertes, des dialogues et processus de travail particulier à chacun·e se sont déployés. Dans l’alternance entre échanges épistolaires et temps individualisé en studio, nous étions pleinement dans un registre de co-création. La prédétermination, en accord avec Jérôme Combier, des environnements musicaux destinés à chacun·e a été aussi à la fois stimulante en sources d’inspirations et structurante. Les rencontres épisodiques avec les musiciennes et l’appréhension progressive des costumes de Jeanne Vicerial, sorte d’exosquelette à habiter par le mouvement, ont largement nourri les processus compositionnels. Puis nous avons pu réunir tout le collectif au travail en juin 2021 et c’était une joie de découvrir les imaginaires déployés par chacun·e, de partager et de construire ensemble ce nouvel objet. 

Vous collaborez une nouvelle fois avec le compositeur Jérôme Combier, avec qui vous avez travaillé sur votre précédent projet au long cours In Extenso, Danses en Nouvelles. Pouvez-vous revenir sur le processus musical de Sollicitudes ?

Nous avions en effet collaboré avec Jérôme Combier entre 2018 et 2020 sur le cycle In Extenso, Danses en Nouvelles. Je lui avais proposé de créer une suite de pièces musicales qu’il a intitulé Squares and line, susceptibles de s’entremêler ou de coexister avec des musiques du compositeur Charles Ives. Je lui avais en quelque sorte dessiné le cadre d’un champ musical contraint. Il s’en est emparé et a composé une musique d’une grande richesse rythmique en cohérence avec les citations de Charles Ives et dans une relation très subtile avec la danse. Pour Sollicitudes, le geste a été inversé. Je lui ai donc demandé de me faire la proposition d’une potentielle dramaturgie musicale en cohérence avec les desseins du projet et qui incluait la présence des deux musiciennes Fanny Vicens (accordéon) et Alexa Ciciretti (violoncelle). Après correspondances virtuelles et temps partagés en studio, le projet musical s’est articulé autour de deux axes contrastés : d’un côté́ la musique de Schubert, entendue dans une dynamique de réécriture pour accordéon et violoncelle et de fragmentation (en particulier autours des deux lied, Der Doppelgänger, sur un texte d’Heinrich Heine et Gretchen am Spinnrade, sur un texte de Goethe) et de l’autre une musique aux antipodes du romantisme, quasi tribale, explorant les gestes des instrumentistes dans leur plus brute expressivité́, avec les pièces Kikapou et Wood and Bones. La convocation de l’histoire, ce romantisme qui semble ne cesser jamais de prendre la mesure d’une individualité́ qui se découvre, devient un héritage, non pas à̀ détruire (d’autres s’y sont employés) mais où puiser une force dramatique et la mettre en relation avec celle qui aujourd’hui nous définit et qui est d’une tout autre nature. Au-delà des intentions et de la cuisine passionnante de fabrication, il en résulte une œuvre musicale étrange et forte qui entretient une relation très subtile avec la danse, considérablement enrichie par la présence et l’interprétation des deux musiciennes.

La musique occupe toujours une place importante dans votre travail. De quelles manières abordez-vous la musique lors de vos processus de création ?

Vaste sujet. Mes premières amours étaient le dessin, l’architecture et les arts plastiques. Dès mes débuts en 1987, ma démarche artistique s’est d’emblée épanouie dans la volonté d’un dialogue interdisciplinaire, et la musique, c’est vrai, a pris une grande place. J’ai toujours eu la volonté d’imaginer une relation sensible et innovante avec la musique. C’est ce qui a motivé de nombreuses collaborations avec des compositeur·rice·s contemporain·e·s. (Kasper Toeplitz, Costin Miereanu, Cecile Le Prado, Thierry Blondeau, Frédéric Verrières, Andrea Cera, Romain Kronenberg, Pierre Henry, Jérôme Combier…). Je n’ai pas hésité aussi à me confronter parfois à des œuvres du patrimoine musical. (Mozart, Beethoven, Schoenberg, Berg, Stravinsky, Ives…). J’ai même fait une pièce dans le silence intitulée Made Of en 1994. La danse et la musique sont deux langages artistiques qui n’ont de cesse de s’interpeller ou de se coloniser. Une relation passionnée et passionnante du fait des enjeux qui les réunissent ou parfois les séparent : inventer une chronologie d’événements, imaginer des agencements de rythmes, de textures et de matières dans l’espace, créer des formes qui habillent et habitent le temps. Entre porosité, interaction, friction et indépendance, des particularités culturelles et des outils de fabrication sont convoqués par le·la chorégraphe et le·la compositeur·rice. Reste à savoir pour quels projets artistiques collaborent-il·elle·s et à quels desseins ? Si des relations particulières doivent se tisser entre danse et musique, une dramaturgie collaborative reste toujours à inventer entre elles.

Votre recherche tisse toujours des liens très forts avec les arts plastiques, en témoigne les costumes de Sollicitudes. Pourriez-vous revenir sur votre collaboration avec la designeuse textile Jeanne Vicerial ?

En effet, une des particularités de ma recherche artistique est de développer une écriture chorégraphique en lien avec les arts plastiques, le design, la vidéo, le design, la technologie ou encore l’architecture. Mon travail peut donc prendre plusieurs formes : des spectacles pour la scène, des performances déambulatoires in-situ, des films, des installations, et des expositions. Chaque rencontre avec des plasticien·ne·s, des designers, des créateur·rice·s lumières, des vidéastes ou des costumier·ère·s permet de confronter mon écriture à d’autres potentialités. Lorsque j’ai commencé à imaginer Sollicitudes, je savais que le costume allait prendre une place dans la dramaturgie du projet, au-delà du simple vêtement. Pendant le premier confinement, l’administratrice de la compagnie Clémence Huckel m’a orienté vers le travail de Jeanne Vicerial qui m’a tout de suite intrigué par son approche plasticienne du vêtement. J’avais l’étrange intuition, en voyant les images de ces sculptures-vêtements, qu’il y avait déjà des liens entre les danseur·se·s et ces peaux chargées de signes évocateurs. Je l’ai contactée sans savoir si elle allait me répondre. Bien qu’elle n’ait jamais, je crois, collaboré sur des projets de danse, elle a manifesté tout de suite son enthousiasme à rejoindre l’aventure. Nous avons d’abord longuement échangé par visioconférence car elle était confinée à la Villa Médicis à Rome. Puis, finalement, j’ai pu la rencontrer fin 2020 dans son atelier et découvrir son travail en volume. Lorsque nous avons commencé le processus de création, Jeanne nous a proposé des prototypes de « costumes-sculptures » que les danseur·se·s se sont appropriés. Son travail est assez sophistiqué et ses costumes n’ont pas vocation à être manipulés mais en simplifiant certains éléments les danseur·se·s ont pu commencer à expérimenter avec. Progressivement, des figures se sont sculptées dans l’empreinte de leurs danses, des usages, des significations et des métamorphoses sont apparus. Nous partagions avec Jeanne l’intuition qu’il nous fallait un septième personnage sur le plateau, une sorte de totem. Cette grande figure anthropomorphique, constituée d’une superposition des différentes peaux textiles et éléments d’ornementations qui font écho aux costumes des danseurs, s’est imposée sur le plateau. Entre commandeur,  guerrier samouraï, ombre et apparition fantomatique, ce totem a fini par organiser l’espace de jeu et  le charger  d’une tension dramatique qui se métamorphose selon la nature des soli.

Création chorégraphique de Hervé Robbe, sur des musiques de Franz Schubert et Jérôme Combier. Avec Catherine Legrand, Jean-Christophe Paré, Yann Cardin, Vera Gorbatcheva. Accordéon Fanny Vicens. Violoncelle Alexa Ciciretti. Design et réalisation costumes Jeanne Vicerial. Production Travelling&Co & Ensemble Cairn. Photo © Catherine Mary-Houdin pour Les Quinconces-L’Espal.

Hervé Robbe présente Sollicitudes les 10 et 11 février au Théâtre de la Cité internationale dans le cadre du Festival Faits d’Hiver.


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