
Olivia Grandville, Combat de Carnaval et Carême
Publié le 19 juin 2017
Avec Combat de Carnaval et Carême, la chorégraphe Olivia Grandville transpose le tumulte d’une place de village flamande en une fresque chorégraphique audacieuse. Inspirée par le tableau éponyme de Pieter Bruegel l’Ancien, elle invente une pièce où le geste, la pose et l’écoute deviennent des outils d’improvisation et de composition en temps réel. Dix danseurs, tous reliés par des casques audio, reçoivent à l’oreille des consignes soufflées en direct : une partition mouvante qui donne naissance à un ballet aussi foisonnant que minimaliste, traversé par l’humour, le grotesque et la transgression.
Tes précédentes créations puisent dans la peinture, le cinéma ou la littérature. Qu’est-ce qui te pousse à aller chercher ton inspiration dans ces autres formes d’art ?
C’est avant tout une affaire de curiosité. Ma formation est chorégraphique, donc j’aborde naturellement le monde à travers le prisme du corps et du mouvement. Mais j’ai aussi une approche très ouverte et plurielle de la danse. Pour moi, elle entre en résonance avec une multitude de champs : politiques, esthétiques, philosophiques. Je fais partie d’une génération qui pense que le corps n’est pas seulement un outil formel mais aussi un vecteur de pensée, capable de dialoguer avec d’autres disciplines et d’autres temporalités.
Avec Combat de Carnaval et Carême, tu t’empares cette fois d’un tableau : celui de Bruegel l’Ancien. Comment as-tu abordé cette oeuvre ?
Ce qui me fascine dans la peinture, c’est son mystère. À plus forte raison quand il s’agit d’une œuvre aussi ancienne. Comment savoir ce qu’elle voulait vraiment dire ? Et pourquoi elle continue de nous parler, aujourd’hui encore ? J’ai adoré « enquêter » sur ce tableau, essayer d’en décrypter les symboles, les tensions. Mais au-delà de ça, le titre lui-même résonnait de façon très actuelle pour moi : entre excès et abstinence, liberté et contrainte, profusion et austérité… Ce sont des tensions qu’on vit très concrètement aujourd’hui, dans la société comme sur scène. En parallèle, je travaillais aussi sur les vidéos d’Aernout Mik, dont les compositions humaines contemporaines ont quelque chose de brueghelien. Et quand j’ai croisé la toile de Bruegel, j’ai été frappée par cette proximité, malgré cinq siècles d’écart : une même manière de saisir l’humain dans le flux, dans l’instant, dans l’absurde parfois. C’est dans cet entre-deux, entre la figure et le geste, que j’ai eu envie d’inventer la danse.
Peux-tu donner un aperçu du processus chorégraphique ?
La contrainte de temps était forte : quatre semaines pour une création à dix. J’ai donc décidé d’écrire les partitions en amont, en préparant une trame très précise. Ensuite, j’ai travaillé une semaine avec cinq danseurs, puis une semaine avec les cinq autres, et on s’est retrouvés en grande formation sur les deux dernières semaines. Il fallait aller à l’essentiel. Cette forme d’urgence, je la revendique. Elle est au cœur même du projet, comme un carnaval de gestes en temps de carême. Car c’est aussi le reflet d’une réalité économique : aujourd’hui, beaucoup d’interprètes jonglent entre plusieurs projets, et les productions doivent composer avec des moyens réduits. L’idée, c’était de proposer un mode de composition adapté à ces contraintes, sans rien sacrifier à la complexité ou à la poésie.
Les danseurs portent des écouteurs. On a l’impression qu’ils reçoivent des instructions en direct. Peux-tu nous en dire plus sur ce dispositif ?
Ils entendent des consignes chuchotées : des actions précises, des attitudes, des interactions à improviser, parfois des humeurs ou des situations inspirées du tableau. Le fait de ne pas devoir mémoriser leur partition permet une très grande immédiateté, un jeu avec l’instant. Mais ça suppose aussi une grande écoute intérieure, car les interprètes n’entendent pas toujours ce que reçoivent les autres. Il n’y a pas de repère collectif évident : le rythme est fragile, parfois vacillant, mais ça fait partie du projet.
Vu au festival des Rencontres Chorégraphiques. Photo Marc Domage.