
Alexandra Pirici, Co-natural
Publié le 7 mai 2018
Avec Co-natural, Alexandra Pirici approfondit son enquête sur les formes contemporaines de présence, à la croisée de la performance, de l’installation et de la technologie. En réunissant corps vivants et hologramme dans un même espace, elle questionne la frontière entre le réel et le virtuel, la mémoire et sa médiation, la matière et son abstraction. L’œuvre se construit comme un organisme modulaire, fait de gestes, de textes, de sons et d’images, où se tissent références historiques, artistiques, politiques et populaires. Dans cet entretien, l’artiste revient sur la genèse du projet, sa dramaturgie éclatée et les enjeux critiques liés à la transdisciplinarité et à la matérialité des corps dans un monde de plus en plus immatériel.
Peux-tu revenir sur la genèse du projet Co-Natural ?
Cette création ne s’est pas manifestée de manière spontanée, ni surgie de nulle part, mais s’ancre dans un socle de réflexions, de recherches et de pratiques que je poursuis depuis plusieurs années. Depuis longtemps, je ressentais le besoin de troubler, de complexifier la notion de "présence directe" au sein de la performance. J'avais déjà en tête l’envie de collaborer avec des entités holographiques, de questionner la fragmentation des présences, leur dispersion dans le temps, l’espace et les supports. Ce projet a permis de matérialiser ces préoccupations latentes. J’ai choisi de considérer les corps, vivants ou projetés, non seulement comme des médiums, mais aussi comme des supports de transmission, des interfaces traversées par des flux d'information, de mémoire, d'histoire. Co-Natural explore ainsi une porosité entre le réel et la fiction, une continuité entre le vivant et l'artificiel. La pièce cherche à étendre la définition du "réel", à interroger sa consistance. À New York, certaines personnes ont réellement confondu les corps holographiques avec les performeurs présents physiquement dans l’espace, et inversement. Ce brouillage fait pleinement partie du projet.
Comment cette réflexion sur l’im/matérialité prend-elle forme dans Co-Natural ?
Je considère le corps humain comme une technologie parmi d'autres. Cela implique que la matérialité est toujours là, même dans les formes les plus « immatérielles » de la performance. Signals, par exemple, une œuvre présentée à la 9e Biennale de Berlin, mettait déjà en scène des processus algorithmiques, de la captation de mouvement, et des dispositifs numériques de classement du contenu. Dans Co-Natural, nous avons voulu rendre tangible la présence physique de l’infrastructure holographique : les câbles, les supports métalliques, les moniteurs, les blocs électriques. L’hologramme n’est pas un fantasme de légèreté ou d’éther, il est porté par une masse, une charge matérielle bien réelle. Même mes pièces dites « immatérielles » engagent une logistique et une matérialité extrêmement lourdes : corps vivants, répétitions, fatigue, investissement collectif. Dans un projet plus récent comme Parthenon Marbles, je poursuis cette tension entre dématérialisation du patrimoine et sa rematérialisation à travers l’action performative, comme une tentative de créer une forme de circulation transnationale, vivante, temporaire et non propriétaire de l’héritage culturel.
La partition de Co-Natural mêle des gestes, des textes, des postures, des citations… Comment as-tu orchestré ces différents matériaux ?
La partition est un tissage d’éléments multiples, empruntés à la littérature, à l’histoire de l’art, à la musique, au cinéma, mais aussi à des fictions, voire à des matériaux inventés. Je peux partir d’une chanson populaire roumaine, d’un poème de Simone Yoyotte, d’un extrait de Last Year at Marienbad, ou encore d’un geste inventé pour incarner une idée abstraite ou un concept technologique. J’aime construire des passages entre les registres, les langues, les contextes. Je privilégie les associations étranges, les glissements de sens, pour proposer un espace fluide où les récits, les luttes, les formes et les corps se croisent, parfois se contaminent. Ce tissage n’obéit pas à une logique de hiérarchie des sources, mais à une logique de co-présence et d’interférence.
À travers cette profusion de gestes, d’archives, de textes et d’images, quels récits, quelles tensions ou réflexions dramaturgiques as-tu cherché à faire émerger dans Co-Natural ?
La pièce ne repose pas sur un sujet unique, mais sur une constellation d’idées, qui dialoguent entre elles sans forcément se résoudre. J’y explore la question d’un corps modulaire, démultiplié, une présence qui serait décentralisée, fluide, fragmentée dans différents médias, temporalités et histoires. L’hologramme y joue un rôle essentiel : il rend visible une tentative de déborder la notion de "vivant", de « présence". Mais les autres matériaux, les chants, les récitations, les postures, contribuent à une cartographie de gestes où le corps devient archive, algorithme, mémoire, interface. Il s’agit d’assumer une forme d’abstraction sans renoncer à l’émotion ni à l’incarnation. Cette abstraction n’est pas une fuite : elle est une manière de rendre visible des forces, des récits ou des affects qui ne sont pas immédiatement perceptibles.
Tu mobilises souvent des éléments historiques ou patrimoniaux dans ton travail. Quelle est ta relation à l’Histoire ?
Je considère l’Histoire comme un récit instable, stratifié, réécrit en permanence par ceux qui le racontent. Mes œuvres cherchent à perturber les versions dominantes, à introduire des récits parallèles, des gestes de réactivation, ou même des formes d’hybridation mémorielle. Je me sers souvent de monuments ou de symboles historiques comme supports d’intervention, pour révéler ce qu’ils occultent ou oublient. Dans certaines œuvres, les performeurs incarnent ou réinterprètent des événements historiques, des images iconiques, ou des discours politiques, comme si le corps pouvait rejouer l’Histoire en la détournant. C’est aussi une manière de résister à la muséification du passé, à l’idée que l’Histoire serait figée. Je veux qu’elle reste mobile, vulnérable, activable.
Aujourd’hui, les frontières entre performance, danse, arts visuels et installation tendent à s’effacer. Comment abordes-tu cette dynamique transdisciplinaire dans ta pratique ?
Ce glissement est très stimulant, mais aussi très politique. J’ai voulu, avec Co-Natural, travailler dans un contexte visuel pour interroger les attentes qui pèsent sur les corps "vivants" dans l’espace d’exposition. Ce n’est pas un hasard si beaucoup d’institutions intègrent aujourd’hui des formes performatives : elles y voient une réponse possible à l’immatérialité croissante du monde, ou à la saturation numérique. Mais cela ne va pas sans ambivalence. Le monde de l’art peut parfois instrumentaliser la performance pour "animer" un espace, sans pour autant reconnaître le travail des corps qui le produisent. Il faut donc réfléchir à des formes de redistribution, à des manières de faire durer la valeur de ces œuvres, comme je l’ai fait dans Aggregate, où les performeurs initiaux reçoivent une part des revenus à chaque reprise. Pour moi, la transdisciplinarité est une chance, à condition qu’elle ne serve pas à masquer les inégalités entre médiums, entre corps, ou entre institutions.
Vu au Kunstenfestivaldesarts. Photo Julieta Cervantes.