
Christian Rizzo « J’ai voulu redonner au mot chorégraphique son statut d’adjectif »
Publié le 24 juillet 2018
Depuis 2015, Christian Rizzo dirige ICI—CCN Montpellier avec l’ambition de croiser création, formation, recherche et relation aux publics dans un projet chorégraphique global. Dans cet entretien, il revient sur les fondements de son engagement, les évolutions portées par le centre chorégraphique et les chantiers qu’il souhaite poursuivre : soutien aux artistes, ouverture du lieu, réflexion sur les pratiques chorégraphiques d’aujourd’hui.
Qu’est-ce qui t’a motivé à prendre la direction du CCN de Montpellier ?
Avant toute chose, je tiens à préciser que je n’ai jamais voulu « prendre » une direction, mais plutôt en donner une. Cela peut sembler un détail, mais pour moi, la nuance est essentielle. J’ai toujours préféré le geste du don à celui de la prise. Avec l’association fragile, ma compagnie, je menais déjà un travail très vaste, touchant à de multiples champs : la création, la pédagogie, la médiation, la scénographie, l’opéra… Mais tout cela était éparpillé, morcelé. À un moment, je ne savais plus où se logeait ma propre histoire, ni dans le temps, ni dans l’espace. J’ai alors ressenti le besoin de réunir tout cela dans un lieu unique, pour ensuite le redistribuer de manière plus lisible. L’image qui m’est venue, c’est celle de ma bibliothèque : un espace qui collecte, produit, organise du savoir, mais dont le but profond est le partage. Il y avait aussi un désir de responsabilité. J’ai bénéficié du soutien d’institutions culturelles tout au long de mon parcours, alors que mon environnement d’origine m’en tenait plutôt éloigné. Intégrer à mon tour une institution, c’était une manière de rendre ce que j’ai reçu. Prendre part à une structure publique, c’est pour moi un engagement artistique, mais aussi social et politique.
Quels sont les plus grands défis quand on dirige un CCN ?
Le premier, c’est d’observer ce que tu reçois en arrivant, puis de le confronter à ce que tu as imaginé. Le projet que tu as écrit est une intention, presque une esquisse. Et puis, tu découvres une réalité humaine, territoriale, artistique. Il faut ajuster, t’adapter, parfois même renoncer à certaines projections. Ensuite, il faut faire comprendre que diriger un CCN, c’est aussi un processus créatif. La seule différence, c’est que la « première » n’est pas une date fixe, mais un horizon mouvant. C’est un projet à long terme, évolutif, qui prend corps par sédimentation. Il y a aussi la question du temps institutionnel. Un projet d’établissement ne se cale pas exactement sur la durée d’un mandat. Et encore moins sur le rythme politique des collectivités partenaires. Il faut parfois résister au court terme, tout en inventant de la cohérence sur la durée.
Qu’est-ce qui fait la singularité d’ICI—CCN ? Et quelles en sont les ambitions ?
ICI—CCN est un projet où la création, la formation, la recherche et la relation au public ne sont pas des pôles séparés mais interdépendants. J’ai voulu redonner au mot « chorégraphique » son statut d’adjectif. Il ne s’agit pas uniquement de produire des spectacles, mais de se demander : où se loge aujourd’hui le chorégraphique ? Comment irrigue-t-il d’autres disciplines, d’autres pensées, d’autres gestes ? Tout le projet ICI est pensé géographiquement plutôt qu’historiquement. Je suis attaché à une pensée non hiérarchique, qui privilégie les circulations aux linéarités. Nous accueillons chaque année, pour deux ans, entre six et sept jeunes artistes internationaux dans le cadre du seul master en France alliant recherche théorique et pratique en chorégraphie. Nous avons également ouvert une galerie, qui sert de chambre d’écho aux activités du CCN. Notre ambition est de faire d’ICI un territoire mouvant, une carte qui se recompose sans cesse. Un lieu où l’on crée, mais aussi où l’on observe, transmet, partage.
Quelle dynamique artistique souhaites-tu impulser à ICI—CCN ?
Je veux que la dynamique du CCN naisse de la porosité. Entre artistes, chercheurs, publics, territoires… Tout se joue dans ces espaces de frottement. Il ne s’agit pas d’une culture de la danse au sens strict, mais d’une culture du chorégraphique, où l’on interroge les formes du mouvement, la place du corps, les processus de composition. C’est une démarche ouverte, démocratique, qui invite à s’approprier la création en tant que pratique partagée.
Selon toi, comment les CCN ont-ils évolué depuis leur création ?
Je pense que le paysage chorégraphique dans son ensemble a changé. Et les CCN en sont une partie, mais pas l’unique moteur. La prolifération des compagnies, la multiplication des esthétiques, ont repositionné les CCN comme des centres de ressources et de production. À l’origine, ils tournaient souvent autour de l’artiste-directeur. Aujourd’hui, ils sont devenus des structures d’accompagnement. Il faudrait d’ailleurs que leur rôle soit reconnu à la hauteur des CDN, avec des moyens adaptés pour soutenir la circulation et la visibilité des œuvres.
Quels enjeux de la danse te tiennent le plus à cœur aujourd’hui ?
Défendre la danse non comme une discipline fermée, mais comme un espace en soi. Un espace débarrassé des effets de mode, d’une moralisation opportuniste, ou d’un discours trop lisse. Un espace où la composition reste un enjeu fort, où l’on peut encore inventer des langages, des formes, des grammaires. Je crois profondément en la puissance poétique et politique de la composition. Une composition qui résiste au chaos ambiant, non pas par repli ou confort, mais en explorant les possibilités du sensible, du lien, de l’écoute.
Photo Mario Sinistaj