Dimitri Chamblas & Boris Charmatz, À bras-le-corps

Propos recueillis par . Publié le 28/02/2022



En 2023, À bras-le-corps aura trente ans. Créée en 1993 par Dimitri Chamblas et Boris Charmatz alors qu’ils avaient respectivement dix-sept et dix-neuf ans, cette pièce n’a cessé d’être jouée depuis. Pacte d’amitié entre les deux jeunes danseurs, cette création contenait déjà les prémisses du travail chorégraphique que Boris Charmatz n’a cessé de déployer depuis et de remettre en question d’une pièce à l’autre. Après une longue période sans l’avoir dansée, Dimitri Chamblas et Boris Charmatz retrouvent À bras-le-corps et cette reprise au Festival Conversations est l’occasion de mettre en perspective leurs témoignages à l’aune du temps qui passe.

Tous les deux originaires de Savoie, vous vous rencontrez à l’école de l’Opéra de Paris puis vous vous retrouvez au Conservatoire Supérieur de Lyon où vous écrivez ce duo – que vous qualifiez à l’époque de « danse de bûcherons ». Pourriez-vous revenir sur cette période de création, où vous avez à peine 17 et 19 ans ? 

Boris Charmatz : Avec le temps, les souvenirs s’estompent et on a tendance à construire des légendes… Ce qui est certain, c’est que nous avions envie de chorégraphier. Dans le milieu institutionnel de la danse à cette époque, il y avait une sorte de chemin qui voulait qu’on soit étudiant en danse, puis interprète et seulement ensuite, chorégraphe. Nous, nous voulions tout faire en même temps. Nous avons fabriqué la pièce très vite, en trois semaines durant l’été, dans un salon de la Villa Gillet à Lyon. Nous voulions faire une pièce qui déborde d’un cadre très strict. Ce cadre, c’était un carré de chaises qui dessinaient un espace resserré. Nous avons décidé de profiter du fait d’être des danseurs « lourds » pour travailler sur la masse, jouer avec l’épuisement des corps, faire déborder l’énergie.

Dimitri Chamblas : Il y avait un certain nombre de choses que nous souhaitions questionner. Jusque là, nous avions appris à faire des sauts en atterrissant silencieusement, à être essouflés sans que le public ne s’en aperçoive, à projeter le regard vers l’avant. Nos corps sont lourds et le poids… ça fait du bruit ! Nous sentions que notre apprentissage de la danse ne nous avait pas emmenés dans certaines zones comme par exemple l’extrême fatigue ou une forme de violence. C’est comme si nous avions appris à danser sur un segment potentiel d’énergie qui était un peu trop court et que nous avions voulu faire exploser ce cadre. Ce que nous souhaitons questionner aussi, c’était le mode de production de l’époque. En général les chorégraphes travaillaient six semaines, jouaient leur pièce pendant une saison et puis passaient à autre chose. Nous avons créé cette pièce dans l’urgence, en seulement trois semaines. Et dès le départ nous nous sommes dits que nous la danserions toute notre vie.

Quels sont les enjeux de continuer à jouer cette pièce encore aujourd’hui ?

Dimitri : Nous nous sommes rencontrés lorsque nous avions dix ans, nous étions à l’opéra, nous vivions des choses difficiles loin de nos parents. Donc à dix-sept ans, nous avions déjà une grande histoire ensemble ! Pour moi, ce désir de tourner toute notre vie, c’était une excuse pour qu’on ne se perde jamais l’un et l’autre, quoi qu’il se passe dans nos vies. En 2002, je me suis blessé et j’ai arrêté de danser. Mais il n’a jamais été question d’arrêter de danser A bras-le-corps ! Car ce n’est pas simplement une danse, c’est un engagement, un pacte amical.

Boris : Nous n’avons pas rejoué A bras-le-corps depuis la pandémie parce les dates ont été annulées mais aussi parce que Dimitri habite en partie à Los Angeles. Ça va être très fort pour nous parce que nous ne nous sommes pas vus depuis longtemps. Nous allons retrouver la pièce mais nous allons aussi nous retrouver l’un l’autre. Pour nous, c’est incroyable d’avoir une pièce qui traverse ainsi les âges et que nous pouvons jouer dans des contextes si différents. C’est une chance immense de pouvoir danser des pièces sur dix ans, sur vingt ans, sur trente ans. Il y a des saveurs qui ne peuvent advenir qu’avec le temps, comme pour le vin.

Comment appréhendez-vous cette reprise ?

Boris : Nous avons dansé À bras-le-corps plus de cent cinquante fois. Cette danse fait complètement partie de nous. Nous ne faisons qu’un avec elle, comme avec des vieilles chaussures de cuir. En revanche, il y a un vrai challenge physique. Nous nous entraînons donc chacun de notre côté, pour être sûrs de ne pas nous blesser. Mais ensuite nous nous retrouvons et en quelques secondes, nous entrons dans cette danse comme si nous l’avions quittée la veille. 

Dimitri : Moi j’écris des mails à Boris en disant « il faut absolument qu’on répète ! » C’est peut-être ma manière de déstresser. Il y a vingt ans, lorsqu’il y avait une date, j’y allais, on dansait. Aujourd’hui c’est un peu différent, notamment car j’ai beaucoup moins dansé ces dernières années. Avec mon changement de corps et de pratique, mon trajet dans la pièce s’est beaucoup modifié. Nous sommes passés de jeunes corps virtuoses à des corps plus fragiles, plus lourds, avec une vivacité et une tonicité qui se sont déplacées. Les moments qui me semblaient facile avant sont devenus pour moi des challenges fous et les moments de jeux entre nous, qui avaient tendance à me donner le trac, sont devenus mes zones de récupération.

Au fil des années, À bras-le-corps a pu être perçue de façon légère ou violente. Comment expliquez-vous ces glissements de sens ?

Boris : Nous avons créé cette pièce dans l’excitation, on riait, c’était léger. Nous pressentions qu’il y avait des couches de sens multiples et profonds mais cela nous amusait de transporter un corps inerte. La première fois que nous avons dansé À bras-le-corps, les spectateurs ont d’abord parlé de la transpiration, des chocs, de la brutalité, ce qui nous a questionnés. C’est comme si l’humour présent dans la pièce s’était révélé au fur-et-à-mesure. Certains gestes très sérieux pour nous au début sont devenus sans importance et inversement. 

Dimitri : Au fil du temps, nous avons éprouvé à quel point le contexte de présentation peut changer le regard du spectateur. Cette pièce n’a pas du tout le même sens si nous la jouons dans l’herbe un dimanche après-midi ensoleillé à Uzès ou bien si nous jouons à l’issu d’un séminaire de lutte contre le sida. Dans le premier cas, les spectateurs peuvent percevoir de la camaraderie et rient, dans le second, c’est tout à coup l’image d’un corps inerte qui émerge, et avec elle, l’idée de la mort. À bras-le-corps a été pour nous une pièce d’apprentissage, notamment de la relation avec le public. Nous le prenons comme partenaire et nous savons que la réussite et le sens de ce moment partagé tiennent autant aux spectateurs qu’à nous.

À bras-le-corps semble trouver une résonance très particulière aujourd’hui, notamment à cause du contexte sanitaire qui met en exergue certaines caractéristiques de la pièce : la proximité, la sueur, etc.

Boris : La proximité est en effet inhérente à la pièce. C’est une pièce faite de souffle et de sueur… et ces fameuses gouttelettes qui contaminent, n’en parlons pas ! Ce n’est évidemment pas la seule pièce dans ce cas, mais c’est sûr qu’elle va prendre un sens nouveau. Il y a trois ans, on croyait qu’on pouvait danser tranquillement. Aujourd’hui, c’est comme si chaque danse était rescapée de la crise – de la crise sanitaire mais aussi de la crise du monde en général.

Comment a vieilli À bras-le-corps depuis sa création ? Est-ce la même pièce ? Autrement dit, est-ce que les mêmes gestes dans un corps qui a mûri, qui a façonné sa propre histoire en s’imprégnant de nouveaux gestes, c’est la même danse ?

Boris : À bras-le-corps a la saveur d’une pièce créée en 1993. C’est comme si des couches de sédimentation s’ajoutaient avec les années. Mais pour moi, c’est la même pièce. Déjà lors de la création, nous étions trop lourds pour aller aussi vite que le violon des Caprices de Paganini. C’est une musique que nous avions choisie précisément pour cela : nous devions courir après la virtuosité. Aujourd’hui, à presque cinquante ans, nous courons évidemment d’autant plus après une certaine idée de la virtuosité ! L’écriture n’a pas bougé. Les contextes multiples dans lesquels elle peut être présentée dont je parlais précédemment, ainsi que nos corps qui vieillissent suffisent à la faire évoluer.

Dimitri : Moi j’attends de la danser à Angers pour être sûr qu’elle soit toujours là ! J’ai toujours un double sentiment avec À bras-le-corps. J’ai l’impression que je ne suis jamais prêt par rapport à ce que la pièce exige et en même temps je crois que quoi qu’il se passe, la pièce est bien là parce que nous sommes présents.

À bras-le-corps fêtera son trentième anniversaire la saison prochaine. Comment voyez-vous cette pièce dans 10, 20 ans, etc. ?

Dimitri : Ça deviendrait peut-être À bras-le-mot. Peut-être que nous serons assis et que nous raconterons les mouvements que nous faisions à l’époque ! Cette situation pourrait même arriver plus tôt que prévu d’ailleurs. Dans cette structure chorégraphique très écrite, je pourrais m’arrêter et décrire un mouvement que je n’arrive plus à faire. Et puis la pièce reprendrait son cours. J’ai confiance dans cette histoire d’amitié et de danse que nous venons partager.

Boris : Nous nous sommes dits que nous allions la danser jusqu’à notre mort mais c’est presque impossible. En vieillissant, le risque de se blesser est de plus en plus grand et bizarrement, c’est une danse qui ne peut pas tellement s’adapter. Nous avons choisi le titre « À bras-le-corps » parce que nous faisons des sauts (des assemblés en tournant dans le langage de la danse classique) rattrapés en vol. C’est assez physique. Si on supprime ces sauts parce qu’on ne peut plus les faire, pour moi, ce ne serait plus À bras-le-corps. On ne sait pas à quoi ressemblera À bras-le-corps dans trente ans mais c’est certain que nous allons avoir de plus en plus de mal à l’interpréter. Ça fait partie du jeu ! Lorsque j’ai fait Roman photo, Flip Book et 50 ans de danse autour du livre Merce Cunningham, un demi-siècle de danse, c’était bien sûr magnifique de voir des anciens danseurs âgés de la Merce Cunningham Dance Company interpréter cette pièce mais c’était beau aussi de voir des amateurs n’ayant jamais dansé ou presque, en collants, essayer de faire ces sauts de bisons. Ils prenaient des risques à sauter comme des fous alors qu’habituellement ils travaillent derrière un bureau. Le risque, la fragilité, c’est aussi ce qui fait le sel de la danse en général à mon avis. Et d’À bras-le-corps en particulier.

Interprétation : Dimitri Chamblas et Boris Charmatz. Lumières : Yves Godin. Photo © Maximilian Pramatarov.

Dimitri Chamblas et Boris Charmatz présentent À bras-le-corps le 7 et 8 mars au Festival Conversations / Cndc – Angers.


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