Mourad Merzouki : un CCN au service du vivant

Mourad Merzouki : un CCN au service du vivant ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

À la tête du Centre Chorégraphique National de Créteil et du Val-de-Marne, Mourad Merzouki défend une vision vivante, ouverte et engagée de la danse. Entre ancrage territorial, rayonnement international et soutien aux écritures hip-hop, il nous parle des défis de ce rôle, de son ambition artistique et de la manière dont la danse peut, plus que jamais, créer du lien.

Qu’est-ce qui t’a donné envie de diriger le CCN de Créteil et du Val-de-Marne ?

Prendre les rênes d’un Centre Chorégraphique National, c’est avant tout la possibilité d’inscrire son parcours dans un projet collectif de grande ampleur. Les conditions de travail qu’offre un CCN sont précieuses : disposer d’un lieu de création pérenne, pouvoir accompagner d’autres artistes, bénéficier d’une visibilité nationale et internationale.C’est un levier d’envergure pour imaginer, développer, transmettre. Ma candidature à Créteil s’est imposée avec évidence, car j’avais déjà une histoire avec la Maison des Arts, qui avait accompagné mes premières pièces. Il y avait une forme de fidélité et d’élan naturel à prolonger cette aventure ici.

Quels sont, selon toi, les défis les plus complexes quand on dirige un CCN ?

Le défi principal, c’est de jongler entre plusieurs postures. Être chorégraphe, mais aussi passeur, pédagogue, directeur artistique, gestionnaire, ambassadeur. Il faut savoir proposer, écouter, décider, fédérer. Tout cela en restant en phase avec les réalités culturelles, sociales, politiques. C’est un équilibre subtil entre la création individuelle et l’ouverture aux autres. Le CCN n’est pas un espace privé, il doit rester un lieu accueillant et stimulant, un outil au service du vivant, pour les artistes comme pour les publics.

Qu’est-ce qui rend le CCN de Créteil unique ? Et quelles sont ses ambitions ?

Sa première spécificité, c’est d’être le seul CCN en Île-de-France, ce qui lui donne une responsabilité singulière. Il s’agit à la fois de s’ancrer profondément dans le territoire du Val-de-Marne et de rayonner plus largement, au niveau national et international. Le festival Kalypso, que nous avons lancé ici en 2013, est un marqueur fort de cette dynamique : il fait dialoguer des compagnies émergentes avec des signatures plus établies, et il circule dans toute la région. Nous voulons continuer à défendre une danse vivante, plurielle, en prise avec son époque.

Quelle orientation artistique veux-tu impulser au sein du CCN ?

Mon cap artistique s’appuie sur le dialogue, sur la transversalité. J’ai toujours été convaincu que le hip-hop gagne en richesse quand il rencontre d’autres langages : le cirque, la musique baroque, le théâtre d’images ou même les arts numériques. Ce sont des frottements féconds. J’essaie aussi de transmettre aux jeunes générations cette ouverture d’esprit, cette envie d’oser des chemins de traverse. Le CCN doit être un incubateur d’audace, un terrain d’exploration.

Tu as vu évoluer les CCN depuis leur création. Selon toi, quels sont les enjeux d’aujourd’hui ?

Les CCN ont été conçus dans les années 80 pour structurer la danse contemporaine. Aujourd’hui, ils doivent repenser leur mission à l’aune d’un monde en mutation. Il ne s’agit plus seulement de produire des spectacles, mais de faire société. Il faut sortir des murs, travailler en lien avec les écoles, les centres sociaux, les médiathèques. Être là où on ne nous attend pas forcément. Et en même temps, offrir aux artistes un espace de travail stable, un accompagnement de fond, une écoute réelle.

Quels sont les combats que tu souhaites mener à travers ton travail de chorégraphe et de directeur ?

La danse, pour moi, c’est une langue universelle. Elle permet de créer du lien là où les mots échouent. Elle dépasse les frontières, elle rassemble. Je veux défendre une danse exigeante, sans élitisme. Une danse inclusive, qui reflète la diversité de notre société. Je crois profondément à cette idée que chaque corps a une légitimité à s’exprimer, quelle que soit son histoire, son origine ou son parcours. Le hip-hop porte cette promesse : il est né dans la rue, il s’est inventé à travers la débrouille, la passion, l’urgence. Aujourd’hui, il est sur les grandes scènes, mais il n’a rien perdu de son âme. Ce n’est pas une mode, c’est un souffle, un moteur, un langage du monde.

Photo Michel Cavalca