S, Tânia Carvalho / Ballet national du Portugal

Propos recueillis par . Publié le 02/09/2022



L’artiste aux multiples talents Tânia Carvalho s’octroie et développe depuis vingt-cinq ans une incroyable liberté, presque juvénile, à revisiter tous les registres de la danse et à en détourner les codes. Dans son travail, l’artiste explore un langage scénique très expressif dans lequel la danse enlace d’autres disciplines artistiques, notamment le théâtre, les arts visuels et la musique. Créée en 2018 pour et avec les danseurs et danseuses du prestigieux Ballet national du Portugal, sa pièce S voyage entre l’imaginaire moderne et le ballet romantique. Dans cet entretien, Tânia Carvalho revient sur l’origine de ce projet et le processus de création avec les danseur·euse·s du Ballet national du Portugal.

Tânia Carvalho, S est une œuvre que vous avez créée avec et pour le Ballet National du Portugal. Pourriez-vous revenir sur sa genèse ?

Il s’agit d’une commande que j’ai reçue en 2018. Un ensemble de structures culturelles lisboètes souhaitait présenter un « portrait », un éventail de mon travail en une seule grande soirée et m’a proposé de concevoir à cette occasion une création avec et pour les danseurs et danseuses du Ballet National, ce qui m’a bien sûr enthousiasmée, tout en reprenant par ailleurs deux pièces : Weaving Chaos (2014) et Falling eyes (2010).Le Ballet National étant l’unique compagnie « classique » au Portugal, cette seule particularité m’a beaucoup inspirée pour la création. Je me suis interrogée sur ses spécificités, et ai finalement décidé de porter un regard particulier sur les pointes, au cœur du travail quotidien de ces danseur·euse·s. En ce sens, je pense vraiment avoir dédié cette pièce à la compagnie, et j’en suis très heureuse.

En quel sens avez-vous travaillé sur les pointes ?

J’ai pensé les pointes de manière assez insolite, je crois, en transposant dans ma méthode de travail, avec ces interprètes experts, mon propre imaginaire du ballet classique. Toutes les techniques de danse m’intéressent, sans exception ; j’ai pris de très nombreux cours de danse classique, donc je fais moi-même des pointes, en me souvenant avec émotion du ballet romantique… Ce qui me touche le plus dans le ballet romantique, c’est l’incroyable fantasmagorie qui en émane, et la plongée dans une époque où la femme devenait (presque) plus importante que l’homme ! C’est comme un rêve, tout est imaginable ! Ceci étant, je n’ai pas écrit cette pièce dans une lignée vraiment romantique, et pas davantage dans une veine vraiment moderne. Ou alors, vraiment pas « comme il faut » (rires) !Je ne participe ni de la reconstitution du mouvement romantique, ni de celui de la danse moderne selon leurs codes respectifs. J’ai au contraire construit un romantique tel qu’il se faisait à l’époque, avec tout le respect que je lui voue, je l’espère, en imaginant un monde ; et ce monde, je l’ai inventé avec et grâce à la compagnie, de même que j’ai imaginé mon moderne avec ces interprètes.

Dans S, vous mettez en perspective deux époques, le romantique et le moderne. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce vis-à-vis ?

C’est une mise en perspective qui se détache de la simple confrontation ; d’ailleurs, dans la pièce, le moderne peut voir le romantique, il l’observe même, tandis que le romantique ne peut pas voir le moderne… L’idée est de souligner que le temps n’existe pas en soi : tout a lieu dans notre corps, l’histoire s’y déverse et l’imprègne. Les évolutions de l’histoire sont à l’intérieur de nous. En ce sens, ce n’est pas même un vis-à-vis. Selon moi, il convient juste d’observer ce qui se passe dans nos corps – le reste étant invisible -, et d’essayer d’y mêler différentes temporalités qui, par ailleurs, sont loin d’être linéaires. Dans cette pièce, c’est exactement ce que je ce propose, avec une histoire et un corps-terre d’accueil de ce mélange, un corps à la fois collectif, mais aussi distinct car il y a évidemment une chacune et un chacun parmi ces dix-sept danseur·euse·s.

Pourriez-vous partager le processus de création avec les interprètes ?

Je me souviens que je jouais plusieurs pièces à Lisbonne au moment de la création en 2018, j’avais beaucoup de travail et j’avais donc, comme la plupart du temps, préparé beaucoup de matériaux en amont pour cette pièce. Tout était écrit, des déplacements jusqu’aux costumes, ce que je fais souvent lorsque je travaille avec de grands ensembles ; la structure du mouvement était fixée avant même les répétitions. De même, j’écris la musique avec le compositeur avant de tout partager et traverser avec les danseur·euse·s. Ensuite, avec les interprètes, j’ai impulsé le mouvement comme on le faisait à l’époque romantique, selon mon imagination. J’ai fait trois ans de ballet romantique quand j’étais jeune, mais je ne voulais pas le réaliser selon ses codes. Ici, avec les danseur·euse·s, j’ai voulu dessiner le romantique que j’imagine, et le moderne que j’imagine, qui se confondent par moments, en une seule séquence de mouvement, mais adaptés, l’un est plus romantique, plus rond, l’autre plus moderne, plus rectiligne ou saccadé. J’aime et respecte toutes les techniques et leur histoire, mais je prends surtout un grand plaisir à les mélanger, les transformer, déporter les danses vers de nouveaux endroits. D’ailleurs « j’utilise » les danseur·euse·s et leurs corps dans leur diversité car chacun capte et porte les mouvements d’une manière singulière. Parfois, je les regarde et je me dis : « Tiens, je n’avais jamais vu ce mouvement de cette manière ! » Les danseur·euse·s sont très créatif·ve·s, et en l’occurrence ils·elles sont jeunes, la plupart d’être eux·elles ont entre 18 et 20 ans, ils·elles apportent donc beaucoup de nouveautés, en matière de formes et d’approches.

Comment avez-vous travaillé avec le musicien Diogo Alvim avant la création de la pièce ?

Nous travaillons très régulièrement ensemble, nous nous comprenons bien, donc quelques mots-clés ont suffi : romantique, les « garçons » et les « filles », le moderne. Ainsi, la création musicale s’est tissée naturellement, presque spontanément, à quatre mains, aux couleurs de l’atmosphère que je voulais instaurer. Cette pièce est conçue comme un puzzle entre romantique, moderne, et les genres – garçons et filles, avant que tout ne s’entrelace. Nous avons essayé de suivre cette ligne dans la musique également. Lorsque nous l’avons créé au Portugal, c’était en live, avec l’orchestre du Ballet National : c’était magnifique !

Que signifie le titre de votre pièce ?

Au début, S se référait à La Sylphide, œuvre du ballet romantique créée en 1832 par Filippo Taglioni à l’Opéra de Paris, qui a littéralement révolutionné le ballet. C’est le premier ballet qui a donné à voir les pointes comme quelque chose d’esthétique… C’était aussi un grand début pour les danseuses : les femmes pouvaient enfin devenir étoiles ! Travailler autour de ce patrimoine prenait pour moi tout à fait sens avec ces danseuses et danseurs, qui constituent l’unique compagnie de ballet au Portugal. Par la suite, S est aussi devenu un clin d’œil à la forme, un peu serpentine, qui est apparue après que les danseur·euse·s ont commencé à « mimer » la forme du S, à jouer avec elle.

Que véhiculent pour vous les symboles qui foisonnent dans S ?

Dans cette pièce, je joue avec des mondes : la mort et la vie, le fantasme et la réalité, les états de veille et de sommeil, le mystique et le prosaïque. Il est des formes et des signes qui nous emmènent dans des zones plus mystiques que d’autres. Pour ce faire, je mêle les références, mais aussi les langages, les formes, les genres de danse,dans presque toutes mes pièces ; j’adore ça. Quand j’étais jeune, je voulais être chorégraphe et je souhaitais apprendre le plus de techniques de danse possible, parce que c’est génial de voir les différences. Que se passe-t-il dans le corps selon que je danse tel ou tel style ? Je n’ai pas pu tout apprendre, bien sûr, mais j’ai continué cette recherche tout au long de mon parcours, et je ne cesse d’apprendre, encore et encore. Ce goût extrême pour l’expérimentation de différentes techniques se ressent particulièrement dans cette pièce. Il y a presque toute l’histoire de la danse dans un même corps, dans une même pièce. Et la danse rend possible un voyage parmi les émotions connectées à chaque époque, c’est comme un jeu.

Chorégraphie et costumes Tânia Carvalho. Musique Diogo Alvim. Lumières Mafalda Oliveira et Tânia Carvalho. Décor Rui Vasconcelos. Avec les danseurs et danseuses du Ballet national du Portugal. Photo © Bruno Simão.

S est présenté du 27 au 30 octobre au CENTQUATRE-PARIS, avec le Théâtre de la Ville, dans le cadre de la saison France-Portugal (soirée partagé avec Corpos de Baile de Marco da Silva Ferreira).


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