Rudi van der Merwe, Blue Moves

Rudi van der Merwe, Blue Moves ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Dans sa dernière création Blue Moves, le chorégraphe Rudi van der Merwe fait dialoguer les corps avec la musique blues, les affects mélancoliques avec une révolte sourde, l’intime avec les ravages de l’Anthropocène. Dans ce road movie chorégraphique, les gestes traversent des territoires de deuil, de désir et de mémoire collective. Nourrie par l’émotion brute du blues, Rudi van der Merwe fait de la scène un espace de friction entre esthétique et politique, où la solastalgie devient une matière à danser.

Rudi, Blue Moves interroge le mouvement dans son rapport à la musique. Comment s’est opérée cette rencontre entre ton écriture chorégraphique et la musique blues ?

Mes précédentes créations ont toujours eu comme point de départ un texte, un costume, une idée plastique… Le mouvement arrivait toujours dans un second temps. Pourtant, je revendique le statut de chorégraphe et je souhaitais partir, cette fois-ci, du mouvement. Je voulais danser sans entrave, sans chercher une idée conductrice ou un quelconque état émotionnel… Je me suis alors posé la question de ce qui me fait bouger et j'ai naturellement choisi le blues. Depuis que je crée du mouvement, j’écoute du blues. En parallèle à ce projet, je menais une autre recherche sur notre société de consommation et notre tendance à nous noyer dans les déchets. Des images de travailleurs dans des espaces dévastés, employés à recycler, m'ont profondément marqué. Je pense notamment au travail du photographe sud-africain Pieter Hugo, qui a réalisé une série de photos au Ghana où l’on voit des hommes au labeur, semblables à des charognards dans des zones invivables. Par extension, des images de travail à la chaîne ont émergé, comme celle des « Femmes des ruines », ces femmes qui ont œuvré à la reconstruction de l'Allemagne après la Seconde Guerre mondiale. Finalement, ces deux projets se sont superposés et se sont enrichis mutuellement.

Quel pouvoir possède, selon toi, la musique blues en particulier ?

Personnellement, cette musique me renvoie profondément à mon enfance, elle provoque des souvenirs et ravive ma mémoire. Même si je n’ai pas grandi en écoutant particulièrement du blues, ce style de musique m'évoque des personnes de mon entourage. Écouter Bessie Smith, par exemple, me fait penser à une femme qui travaillait dans ma famille… Il y a quelque chose de très traînant dans sa voix, qui accompagne parfaitement le mouvement. La narration déjà présente dans cette musique me libère de la nécessité d’attribuer un sens précis à la danse… Les chansons que nous avons utilisées dans la pièce parlent d’échecs amoureux, de pertes, de destructions, de mélodrames, de tristesse… Je n’avais pas la prétention de faire une pièce mélancolique, je souhaitais plutôt m’intéresser au sentiment de colère. Mais la musique a pris en charge une sorte de violence sublimée. Le titre de la pièce était d’ailleurs assez annonciateur : Blue Moves, les gestes bleus, des gestes teintés de mélancolie. Je suis plutôt de nature mélancolique, et ce travail me permet de me délester, d’une certaine manière, de ma propre mélancolie, laquelle est ici prise en charge par la musique.

Dans Blue Moves, le corps semble revêtir plusieurs images, acquérir plusieurs statuts...

En effet, au cours de la pièce, les corps traversent plusieurs états, incarnent différentes significations et représentations. L’écrivain Paul B. Preciado, à travers l’analyse du régime « pharmacopornographique », a mis en lumière comment les corps, asservis par le capitalisme, sont devenus des matières à exploiter. Cette idée m’a incité à évoquer des images pornographiques dans la pièce. À titre anecdotique, l’expression américaine « blue movie » désigne également les films érotiques… Je souhaitais avant tout troubler notre lecture des corps, et les centaines de seaux d’eau que nous manipulons pendant le spectacle figurent des extensions possibles de nos corps, comme des orifices, qui peuvent uriner ou copuler… Mais le sujet qui me préoccupe le plus en ce moment est le changement climatique. Travailler la mise en scène et la chorégraphie avec ces seaux m’a permis notamment d’évoquer le travail à la chaîne, la reconstruction, le combat contre la catastrophe en cours. Si ce tableau me semblait très univoque, l’image des esclaves dans les champs de coton a cependant systématiquement été perçue.

En effet, il est difficile de ne pas évoquer cette thématique devant certaines séquences. D’autant plus que la musique blues est fortement marquée par l’histoire de l’esclavage et de la ségrégation...

Il s’agit vraiment d’une image qui m’échappe, mais je ne peux évidemment pas nier que le blues porte un lourd bagage historique, que j’avais même sous-estimé au départ. Nous n’essayons pas d’illustrer le blues ou son histoire dans le spectacle, ni de faire une pièce abordant directement les questions coloniales, celles de l’esclavage, ou des luttes pour les droits civiques des noirs américains. Dans tous les cas, les corps présentés sont pris dans des luttes, dans des espaces de crise. L’histoire coloniale et le changement climatique ont ce point en commun. Il y a toujours cette même idée de sacrifier des vies pour accumuler du profit à partir du corps. Je suis bien sûr conscient que jouer cette pièce avec quatre danseurs blancs en Afrique du Sud ou aux États-Unis serait problématique. Ma vie s’inscrit dans l'histoire de la colonisation, et j’essaie toujours d’interroger et de comprendre ma place et ma responsabilité au sein de ces enjeux. Je n’y serai jamais totalement à l’aise et quand je me présente comme sud-africain, je me sens parfois traité avec méfiance. En fait, je fais partie de cette histoire, et en parler sans l’oblitérer est impossible.

Quelle est la part d'autobiographie dans Blue Moves ?

C’est une sorte de conversation intime entre mon histoire personnelle et ma vision du monde. Le biographique reste pour l’instant hors scène, car avant de parler de moi, je voulais poser un contexte plus large. Je m’interroge continuellement sur ma propre histoire, l’éducation que j’ai reçue, et comment ma place hérite directement de la colonisation. J’essaie juste de digérer et de comprendre tout ça. Pendant longtemps, j’ai essayé de mettre de côté mon histoire, mes origines, de m’éloigner de cette réalité, mais je reste profondément connecté à ce qui se passe dans mon pays d’origine. Je vais explorer cette histoire personnelle dans un second volet, en travaillant avec des danseurs sud-africains… J’ai grandi dans une petite ville éloignée de la capitale, Calvinia, où il n’y avait ni internet, ni télévision. Depuis que j’en suis parti, cette ville a beaucoup changé. Le climat aride et les sécheresses à répétition ne permettent plus aux fermiers de survivre. J’y suis retourné récemment pour essayer de voir comment la situation des personnes marginalisées sous l’apartheid, entre autres des personnes gays ou lesbiennes, a évolué dans ce contexte. J’aimerais comprendre comment les communautés queer parviennent à s’y construire.

Vous travaillez à la fois en Suisse et en Afrique du Sud. Quelles différences percevez-vous entre ces deux contextes ?

J’évoque souvent des sujets violents dans mes pièces. Je crois que c’est principalement ce qui me distingue des artistes suisses. Ma première pièce, « Miss en Abyme » en 2011, a été créée en réaction aux viols correctifs en Afrique du Sud. Pour la suivante, « Celestial Spunk » en 2012, je me suis fait percer le corps… Ma dernière pièce, « Trophée », en 2016, abordait le concept de trophée, des trophées de chasse, de guerre, des femmes trophée… J’aurais toujours du mal à travailler de manière uniquement formelle, ces sujets-là s’imposent à moi. L’art sud-africain est traditionnellement politique et protestataire. Le théâtre là-bas, c’est le Protest Theater. C’est rare de voir du théâtre purement formel là-bas, et si jamais des artistes s’y risquent, les reproches ne se font pas attendre. Les thèmes que j’aborde ne sont pas toujours bien reçus en Suisse… Et en Afrique du Sud, je suis perçu comme le cliché de l’artiste contemporain qui ne touche qu’un public d’initiés. Cet aller-retour entre les deux pays est en tout cas l’occasion d’interroger souvent les motivations, les conditions et les réceptions de mon travail.

Vu à l’ADC Genève. Photo Gregory Batardon.