Au cœur, Dalila Belaza

Propos recueillis par . Publié le 19/01/2022



La danseuse et chorégraphe Dalila Belaza explore dans son travail les thématiques de l’identité et de la communauté et creuse depuis maintenant quelques années la question du dialogue entre danse rituelle et abstraction. Fruit d’une rencontre avec un groupe de danse folklorique nord-aveyronnais, sa pièce Au cœur croise les langages de la danse traditionnelle et de la danse contemporaine. Dans cet entretien, Dalila Belaza partage les rouages de sa démarche artistique puis revient sur l’histoire de cette expérience collective et le processus de création d’Au cœur.

Vous développez votre démarche artistique personnelle depuis plusieurs années. Pouvez-vous revenir sur les différentes réflexions qui traversent aujourd’hui votre recherche artistique ?

C’est d’abord un long cheminement d’exploration, de questionnement et d’introspection mené pendant des années au côté de ma sœur Nacera, autour de « l’être au présent », et le langage du corps émanant de ce postulat/principe. Autrement dit, nous avons cherché ensemble à laisser émerger une parole vraie et profonde qui réclame de se libérer et d’être en dehors des images qui nous représentent et potentiellement nous enferment. La danse a toujours représenté, pour moi, une voie pour atteindre ces profondeurs existentielles. Depuis mes premiers solos, je cherche cette potentialité de mettre en lien l’intime et l’universel comme deux horizons infinis qui se rencontrent en nous. Ces dernières années, j’ai été amené, par le biais de projets, à rencontrer des personnes, des communautés, des territoires très éloignés de moi. Il me semble que ces occasions sont venues ouvrir une nouvelle étape initiatique qui questionne les notions d’identité, de communauté, de ce qui fait cérémonie, rituel, du dialogue rendu possible par la rencontre d’univers singuliers et, au-delà de cela, la création d’un territoire commun.

Au cœur résulte d’une de ces rencontres, avec le groupe folklorique Lous Castelous de Sénergues. Pourriez-vous retracer le cheminement de ce projet ?

J’ai été invitée comme artiste associée au projet Premières Lumières porté par Antonin Pons Braley et Lucile Viaud, deux artistes verrier·ère·s qui, dans le cadre du siècle Soulages en 2019, avaient été chargé·e·s de recomposer la verrière du musée Denys-Puech à Rodez. L’intérêt majeur du projet était son lien fort avec le territoire aveyronnais. Les artistes verrier·ère·s ont à cette occasion composé un verre du Rouergue à partir de matériaux issus du paysage de l’Aveyron. Cette démarche m’intéressait pour l’intérêt porté à la question du territoire, ce qu’il archive des traditions humaines matérielles et immatérielles. En ce sens, j’ai souhaité rencontrer des communautés vivant en Aveyron. Et par l’intermédiaire du photographe Vincent McClure, j’ai pu rencontrer les moines de Conques, les sœurs du monastère de Bonneval et enfin le groupe folklorique Lous Castelous de Sénergues. Ma première visite avait quelque chose de l’ordre de l’étranger en terre inconnue. Ce fut un étonnement réciproque. Mon intuition m’a poussé, alors, à ouvrir le dialogue sur le terrain de la danse. J’avais seulement le sentiment que cette rencontre devait se réaliser et se passer à mi-chemin entre leur danse et la mienne ; entre eux·elles et moi… Comme si nos danses n’allaient être finalement qu’un prétexte pour créer peut-être un autre territoire.

Le groupe folklorique Lous Castelous de Sénergues est spécialisé en danse traditionnelle folklorique aveyronnaise. De quelle manière avez-vous entamé le travail avec cette communauté ?

Je ne suis pas allée vers ces danses folkloriques aveyronnaises avec l’intention de les aborder sous l’angle de l’étude de leur histoire. Le regard que j’ai porté sur ces danses était d’un autre ordre : j’ai vu les individus et la façon dont leurs danses les liaient, les emmenaient, les rassemblait. J’ai eu dès le départ l’intuition qu’il fallait créer un glissement de leur réalité à une autre, sans détourner ou dénaturer le folklore, mais plutôt lui donner une possibilité de résonance au présent dans un dialogue immédiat avec un espace d’abstraction qu’est le plateau. C’est un monde qui tombe en désuétude au rythme auquel nous vivons aujourd’hui. Ces cultures traditionnelles et leurs corpus de chants et de danses parlent du lien entretenu par l’humain avec son environnement et du lien entre les individus à un temps donné qui ne fait plus partie désormais de notre présent. Les espaces dans lesquels nous vivons, aujourd’hui, tendent à se démultiplier et changent la nature de ces liens. Pour ma part, l’axe de travail que j’ai choisi n’est cependant pas en rapport avec cette question de la perte. J’ai le sentiment que le folklore pourrait tout à fait être d’actualité si la question du vivre ensemble était plus présente de nos jours dans nos sociétés. Dans le fond, c’est essentiellement cela qui m’intéresse : cette question du lien à soi et à l’autre, de l’ouverture que cela demande. Toutes les formes artistiques : le chant, la danse… sont pour moi des prétextes à cela.

Quelle place occupe la culture, la tradition, l’héritage, le patrimoine, dans votre recherche et dans la dramaturgie d’Au Cœur

Je crois que ces réflexions occupent une part consciente et très certainement inconsciente chez moi, que je n’ai pas fini de questionner d’ailleurs. Je pense que les traditions culturelles représentent, au-delà du sentiment d’appartenance à un territoire, un certain ancrage en soi. Elles sont aussi l’occasion de faire se rejoindre un dedans et un dehors. Ce sont des manières d’exprimer les choses qui deviennent une vraie expression de soi, qui parle de ce que l’on est, de notre façon de nous relier aux choses et aux êtres.

Vous racontez avoir senti un intérêt dans ces danses et rituels chorégraphiques, notamment par votre accointance avec l’univers des danses traditionnelles algériennes. Qu’ont en commun ces deux cultures, ces danses, ces pratiques, leurs histoires ?

Je remarque que les danses dites traditionnelles et pour celles que je connais parlent des aspirations des hommes et des femmes. Certaines s’ancrent dans la terre, d’autres s’inscrivent dans l’espace entre ciel et terre. Il s’agit là d’une grande différence à observer en termes de transcendance. La nature de ce qui anime les corps est foncièrement différente. Ce qui me paraît évident et commun à ces deux cultures que vous citez, sans que cela soit propre seulement à ces deux cultures, c’est la question de faire communauté, de l’harmonisation des liens, du partage entre individus d’un même territoire. Comme si le rituel quel qu’il soit venait renforcer et donner une valeur autre à l’existence. J’ai été amenée à travailler de la même façon sur ma propre danse.

Pouvez-vous revenir sur le processus avec le groupe folklorique Lous Castelous de Sénergues ?

Ce fut un long processus de création qui s’est étiré sur presque deux ans et demi à raison de rendez-vous mensuels. En parallèle des temps de création, il m’a fallu passer par un travail avec chacun·e de sensibilisation et de prise de conscience de leur rapport à leur corps, à l’espace, au temps, défaire des habitudes, des tensions, etc. Si j’avais dû mener ce travail ailleurs, avec d’autres communautés, j’aurais sans doute cherché la même chose, c’est-à-dire chercher l’endroit où le geste s’enracine et nous relie au monde ; et à partir de là, comment un chemin d’expression se crée. La répétition crée une certaine musicalité qui suspend le temps et les choses au même endroit, contraignant celui·celle qui vit la répétition à chercher son chemin et son propre sens. Ces expérimentations peuvent entraîner la création d’une danse qui, tout en restant la même, se transforme.

De quelles manières vous êtes-vous approprié la danse traditionnelle folklorique aveyronnaise ?

J’ai travaillé sur des répétitions de mouvements qui existent dans ce folklore mais qui, dans leurs danses d’origine, ne se produisent qu’une fois au milieu d’un enchaînement de pas. J’ai, entre autres choses, travaillé sur des changements de rythme du pas de bourrée en changeant son tempo du plus lent au plus rapide afin de produire tantôt des emportements, tantôt des respirations où tout peut durer infiniment. Ce qui donne au geste différentes qualités de l’aigu au grave , du vaporeux au solide. J’ai, par ailleurs, envisagé nos deux partitions : celle du groupe et la mienne comme une fusion entre un orchestre et un soliste, en cherchant à donner par moment un même souffle, une même respiration qui traverse les corps. J’ai aussi cherché à enlever l’aspect massif du groupe de sorte que chacun·e fasse entendre des nuances musicales à l’intérieur de la composition. 

En tant que chorégraphe contemporaine, comment cette rencontre a-t-elle bousculé, déplacé, votre écriture chorégraphique ? De quelles manières avez-vous « hybridé » cette danse traditionnelle ?

Le projet rejoint, pour moi, une forme d’universalité quand la question n’est plus de se demander quel territoire a produit telle danse, de telle manière, avec tel rythme et telles postures… Lorsqu’on est emporté·e·s par l’histoire qui nous est livrée et non plus absorbé·e·s par les aspects identitaires de la danse. Et il ne s’agit pas de gommer pour autant les formes extérieures des danses mais de les rendre poreuses. Avec cette recherche, je souhaite interroger « l’identité au présent » et, à partir de ce questionnement, trouver un nouvel ancrage qui ne se relie pas qu’au passé. J’aime cette idée que rien n’est véritablement nouveau malgré la multitude de formes d’expressions qui existent. Et que finalement on charrie au présent des mémoires anciennes enfouies en nous.

Au cœur, vu au Théâtre de la Ville de Paris. Chorégraphie Dalila Belaza. Interprétée par Dalila Belaza et Lous Castelous de Sénèrgues, Benoit clot, Lucie clot, Éric Delouvrier, Roger Puech, Ginette Visseq, Guy Visseq, Didier Cassan, Audrey Serieye, Ludovic Clot. Régie lumière Rodrigue Bernard. Arrangement sonore et régie son Tristan Viscogliosi. Photo © Quentin Tourbez.

Au cœur est présenté les 9 et 10 juin à La Commune à Aubervilliers dans le cadre des Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis.


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