
Portraits d'été : Anna Gaïotti
Publié le 6 août 2020
Entre congés estivaux pour les un·es et marathons culturels pour les autres, l’été reste un moment privilégié pour dresser le bilan d’une saison riche en bouleversements. À l’occasion de cette cinquième édition des « Portraits d’été » il nous semblait nécessaire de faire un état des lieux auprès des artistes, en prenant des nouvelles de celles et ceux qui ont subi la crise sanitaire et ses conséquences de plein fouet. Ces entretiens offrent un espace pour réfléchir à l’évolution des politiques publiques dans le spectacle vivant et à la manière dont la crise a pu, pour certain·es, réorienter ou questionner leur démarche artistique. Cette semaine, rencontre avec Anna Gaïotti.
Le secteur du spectacle vivant a été traversé par pas mal de mouvements sociaux et de crises écologiques ces dernières années : Nuit debout, les gilets jaunes, #MeToo, les urgences climatiques… Est-ce que tout ça a changé ta manière de travailler, influencé ta recherche ou ta façon de voir ton rôle d’artiste ?
Oui, ces mouvements ont eu un vrai impact. Se rassembler est essentiel. Ils ont fait émerger plein de nouvelles formes de pensée, parfois complémentaires, parfois opposées, qui mettent en lumière les failles d’un système politique qui pousse une économie unique, réduit l’humain à un simple outil, abîme les environnements. Plutôt que de me focaliser uniquement sur le phénomène social, souvent urbain, je m’ouvre à des pensées où les sciences, les métiers, les arts dialoguent. Ces réflexions existent déjà dans des lieux alternatifs, en marge des circuits institutionnels. Ces soulèvements, quand ils ne se figent pas en groupes fermés ou violents, deviennent des espaces puissants d’apprentissage, des endroits vivants qui bousculent l’éducation nationale. J’écris pour militer, je danse aussi pour ça, avec mon corps de femme. Je cherche la poésie, je creuse le langage. Le papier et la scène forment ensemble un terrain où les identités peuvent se déplacer, se transformer. Mais dans ces mouvements, la rue, les institutions et internet sont parfois violents ou étouffants pour celleux qui doutent, qui se sentent ambivalents, qui sont timides, ou simplement liés à des rêves discrets. Pour celleux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases du « contre », qui sont bâtards ou métissés dans leur pensée. Depuis 2013, ma ligne de conduite est de partir du presque rien : un papier, un stylo, mon corps. Ce corps qui regarde, écoute, se déplace et se laisse déplacer, avec l’envie de capter un état de survivance humaine. Cela rejoint mes préoccupations autour de la migration, de l’intégration par le travail ou par des gestes locaux, et de la disparition des cultures orales. Mais ce que l’on perçoit ici comme un lieu d’émancipation ou d’altérité peut être très différent ailleurs, notamment dans des cultures non occidentales, non blanches. Mon rapport à l’Éthiopie, où je suis de plus en plus présente, et aux zones frontalières avec le Soudan du Sud, me pousse à regarder autrement les libertés, individuelles comme collectives, féminines comme masculines. Là-bas, je suis confrontée aux catastrophes écologiques et culturelles. Il m’est impossible de rêver ou de produire du spectaculaire à la place des autres. Ma création reste ancrée dans le présent, avec l’envie de provoquer une expérience sensorielle et émotionnelle, pour faire ressentir au public qu’un corps, ou plusieurs, porte en lui quelque chose qui le dépasse, qui le transgresse. Mes outils ne changent pas : l’écriture, le dessin, la danse, l’écoute surtout. Ce que cette époque me dit, c’est qu’on ne peut plus créer tout seul dans son coin. Toute discussion collective a une valeur, elle n’est jamais du temps perdu.
La saison dernière, en plus du mouvement #MeToo, plusieurs lettres ouvertes et articles ont dénoncé des abus de pouvoir et des hiérarchies oppressantes dans le milieu de la danse. Comment ces révélations ont-elles circulé autour de toi ? Est-ce que tu as senti des prises de conscience ou des changements concrets ?
#MeToo a ouvert les gorges sans filtre, et surtout, a permis l’émergence de vrais espaces de sororité, où la charge intime peut être dite, entendue, protégée par la parole. Quand j’ai lu ces lettres ouvertes, j’ai ressenti un mélange de colère et de tristesse. Parce qu’il y a l’artiste, et il y a son œuvre, et parfois, ce sont des œuvres qui m’ont nourrie, qui ont compté dans mon parcours. Aujourd’hui, je prends du recul : je ne nie ni la faute ni l’œuvre, et je garde une posture lucide et complexe. J’ai évolué dans des milieux très masculins, comme le kendo, la poissonnerie, la musique expérimentale. J’y ai souvent trouvé du respect, de l’apprentissage, je m’y suis sentie à égalité. Mais j’ai grandi aussi avec un bruit de fond de remarques sexistes, dans chaque école, dans chaque lieu : « garçon manqué », « une femme avec des enfants ne peut pas être artiste », « tu te prends pour qui à parler au nom des femmes », « tu es bi parce que tu es gai »… Et puis toutes les petites gifles verbales qu’on se prend dans l’espace public, ces commentaires qui s’accumulent et finissent par marquer le corps. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. On ne peut plus vivre avec aussi peu d’estime, aussi peu de respect envers les femmes, les mères, et toutes les personnes qui ne rentrent pas dans une norme dominante. Il n’est plus possible d’imposer autant d’injonctions, de violences idéologiques, qui deviennent physiques, morales, systémiques, que ce soit à travers les mots ou les images. On assiste à une chute de l’individualisme, et en même temps, à une remontée de nos peurs enfouies. Et cela, grâce à la circulation de pensées féministes, ouvrières, rurales, écoféministes, activistes, spirituelles. Mais on reste encore très loin de déconstruire ce manque de confiance envers les femmes, ce regard exotisant, ces jugements automatiques et archétypiques. Même moi, en tant que femme, j’ai parfois du mal à prendre la parole avec confiance. Car le monde du travail, y compris artistique, reste structuré autour d’un patriarcat ancré en nous malgré nous. Je suis arrivée à la danse par la fête : la techno, la noise, la salsa. Et je danse encore aujourd’hui, dans les bars locaux, les nuits en Éthiopie. Je peux dire une chose clairement : aucune femme n’est à l’abri de l’excitation possessive ou violente des hommes. Où que ce soit.
En tant que chorégraphe, est-ce que tu vois la création comme un outil de contre-pouvoir ?
L’art joue entre l’illusion et la désillusion. À chaque artiste de choisir : encombrer l’esprit ou jongler avec les symboles, parler avec des paillettes, avec de la poussière ou avec de la cendre, être candide ou carrément idiot. Moi, je ne crée pas pour prendre le pouvoir, je crée pour donner la parole à ce qui est subalterne, en passant par le mythe, l’épopée, des mouvements qui déplacent l’humain vers l’inhumain, ou même l’immortel. Est-ce que c’est un contre-pouvoir, ça, que d’utiliser l’art pour contrer notre mortalité ? Peut-être. J’use mon corps, je l’expose dans toute sa masse, sa matière crue, parfois érotique, en le voilant et dévoilant, en jouant avec ses poids, ses silences. Ce qui m’importe le plus, c’est de pouvoir sur scène et sur papier détourner, rejouer, désamorcer le sadisme, l’idolâtrie, les couleurs du système, la naïveté, la colère. Et tout ça avec un jeu presque enfantin. Je ne suis pas là pour répéter un discours militant, ni pour tracer une ligne d’optimisme ou de pessimisme. J’agis à l’intérieur de l’intime, en assumant les risques moraux du désir. Je veux faire apparaître la honte, la vulnérabilité, tout ce qui met l’humain en tension, mais sans juger. Je cherche un langage poétique qui n’excuse pas, mais qui laisse passer. Et je me consume lentement, avec de l’humour, peu importe le type de rire. Par la danse, la musique, le dessin, l’écriture, mon corps fini et mortel devient un tremplin vers l’extraordinaire, mais un extraordinaire ancré dans l’ordinaire, qui se reformule, se déplace. Il s’agit de déjouer ce qu’on attend du quotidien, de renverser les dominations du regard, de l’ouïe, du toucher, de l’odorat, d’aller vers ce qui ne vient pas à moi, de marcher sur des chemins abrupts, pleins de trous. Peut-on être clandestin sur scène ? Peut-être. Mes masques me façonnent, mais je retourne leur peau. Comme le dit le poète et journaliste soudanais Abdel Monein Mohamed Rahamtala : « La liberté d’expression est plus importante que la vie elle-même. »
Comment le confinement a-t-il bouleversé ta pratique artistique, ton travail ? Est-ce qu’il a provoqué de nouvelles réflexions, de nouveaux choix, ou t’a amené à revoir certaines choses dans ta recherche ?
Je vois cette pandémie comme un signal d’alerte, une forme de mise en garde. Elle m’a fait observer ma façon de consommer et de me consommer moi-même, mais aussi celle des autres, et les logiques de punition qui s’y cachent parfois. Honnêtement, je suis souvent bien plus confinée quand je suis dans la brousse, sous 40°C, que je ne l’ai été à Paris. Mais dans une ville vidée, les misères de notre société sont apparues à nu, devant nos écrans ou nos portes, sans filtre, dans leurs moindres détails. Même si j’ai eu du mal à accepter de ne pas être en Éthiopie à ce moment-là, le pays que j’aime, j’ai vécu ce confinement avec une certaine bienveillance. Je me suis recentrée sur l’écriture, le dessin, l’observation du quotidien, et j’ai soutenu, à ma manière, les travailleuses du sexe. J’ai dansé, j’ai joué, presque tous les jours, dans l’espace que j’occupais alors : un appartement HLM. Quand le confinement a été levé, j’ai su que je ne voulais pas retrouver le rythme d’avant. Le bruit, la course, la machine, tout ça ne me convenait plus. La relation entre ma vie et le travail, et celle du travail à ma vie, est restée floue, déséquilibrée. Ce que j’exprime dans mon travail ne passe pas par l’intuition, mais par un instinct brut, parfois à rebours de mon propre désir. Il faut donc soigner l’intuitif, pour pouvoir soigner l’amour. J’ai une pratique assez solitaire : j’écris, je suis dehors, je voyage, je vais à la rencontre de personnes qui vivent autrement. La scène me manque, le corps à corps me manque. Je suis triste de ne pas être au Soudan, de ne pas pouvoir danser là-bas. Mais je prends ce temps comme une leçon d’humilité, un moment pour être concrète, pour être patiente. Je réfléchis à ce qui est essentiel, et comment ne pas l’oublier. Pour moi, ce sont l’écriture et la relation que j’ai nouée avec l’Afrique de l’Est. Mes créations sont profondément liées à ce territoire. Et je me demande : comment partager mon temps entre le système de production et diffusion de mes spectacles, et la continuité de mon projet en Éthiopie, qui demande des immersions longues, profondes, lentes ? La pandémie a fait écho à une expérience du deuil silencieux, des morts invisibles, des ciels vides, qui m’a immédiatement reliée au pays Nyangatom. Là-bas, les morts sont enterrés discrètement, la nuit, à l’écart des regards. Et le ciel y est sans avion, ouvert, vaste. Ces deux perceptions de l’espace me hantaient déjà pour ma prochaine pièce A Kiss Without Lips, mais elles ont pris, avec la pandémie, une autre dimension politique, plus aiguë, plus organique.
Est-ce que tu as remarqué des prises de conscience chez d’autres artistes, dans les théâtres, ou même des changements structurels dans le spectacle vivant après le confinement ? Est-ce qu’il y a eu des remises en question profondes autour de toi ?
Oui, une vraie volonté de changement était déjà en train d’émerger avant la pandémie, notamment autour de la manière dont on travaille, ce qu’on consomme, comment on se déplace. Depuis, c’est devenu encore plus évident : il faut voyager moins, produire autrement, avec des matériaux plus durables, naturels ou recyclés. Aujourd’hui, les compagnies devraient pouvoir exiger une vraie cohérence dans les moyens de diffusion. Mais je ne sais pas si les théâtres sont prêts à changer profondément leur manière de s’engager. Ce serait presque miraculeux que, conscients de leur responsabilité, ils décident de repenser leur programmation pour soutenir des compagnies moins spectaculaires, des formes plus modestes, plus expérimentales, plus intimes, moins françaises aussi. Redonner de la place à ces artistes, rétablir un équilibre dans la visibilité, ça pourrait redonner du souffle à la culture, et donc au public. Je me produis autant sur des scènes de théâtre que sur des scènes liées à la musique expérimentale, et je trouve que ces deux mondes devraient se parler davantage. Il y a des ponts à construire, dans les esthétiques, dans les modes d’organisation, dans les sources de financement. Et aujourd’hui, plus que jamais, on doit faire attention à la manière dont on considère le public. On vit tous des choses difficiles, mais à des niveaux très différents, qu’ils soient émotionnels, sociaux ou financiers. Ce que traverse le public doit être entendu. Et ça pousse à ouvrir le dialogue au-delà du milieu du spectacle vivant. Pas juste entre artistes et institutions, mais aussi avec celles et ceux qui viennent voir, qui regardent, qui écoutent, qui reçoivent.
Le confinement a mis ta tournée et tes résidences à l’arrêt. Est-ce que ces reports ou annulations ont eu, ou vont avoir, des conséquences durables sur ta compagnie ou tes projets ?
La création de ma dernière pièce, Les Antécédentes, devait avoir lieu le 17 mars 2020. Finalement, toutes les dates ont pu être reportées, entre l’hiver 2020 et le printemps 2021, et certaines ont même été reprises avec une coproduction supplémentaire, ce qui a été un vrai soutien. L’enregistrement du nouveau LP de vierge noir e a été reporté lui aussi, mais notre tournée prévue en avril a été annulée, et il reste difficile de relancer une autre tournée tant que l’avenir reste incertain. Des ateliers dans un foyer pour personnes en situation de handicap ont été décalés à l’année suivante, tout comme mes concerts. J’étais également interprète dans Saison Sèche de Phia Ménard, et beaucoup de dates ont été annulées, notamment à l’étranger. Heureusement, ma compagnie n’a pas subi d’impact financier majeur grâce aux aides publiques et au chômage partiel. L’été devait de toute façon être une période plus creuse, car j’étais censée passer deux mois au Soudan. Cette pause forcée m’a surtout permis d’écrire, de terminer mon dernier recueil de poésie, et de lancer la production de ma prochaine création prévue pour l’automne 2021. Mais c’est compliqué, car la plupart des structures reportent leur saison, et donc aussi leurs coproductions.
Comment envisages-tu la rentrée, la saison qui arrive ?
Honnêtement, c’est encore flou. On ne sait pas trop ce qui nous attend en septembre, en octobre, et après. Mais je suis contente de reprendre les répétitions, à la fois pour Les Antécédentes, et pour A Kiss Without Lips, qui est une pièce de groupe. Ce sera aussi un moment pour discuter ensemble de ce que cette crise a produit en chacun·e. Je vais aussi avoir de grandes périodes d’écriture pour le texte de ma prochaine pièce. Côté production et diffusion, ça reste une bataille à mener à bout de bras. Mais j’ai l’espoir que cette pause nous offre une forme de lucidité, une exigence artistique nouvelle, quelque chose de plus clair, plus radical, pour la reprise et les débuts à venir. Ce temps d’arrêt a aussi fait naître l’envie de projets en duo, sans trop les conceptualiser, juste en partant d’une rencontre des corps, d’un échange physique, d’un mot, d’un geste partagé. Aujourd’hui, ce qui compte pour moi, c’est de me remettre à penser et expérimenter ensemble, dans les espaces vivants de la création, même si les moyens de production ne suivent pas encore.
Photo Anna Gaïotti