Avec l’animal, Claire Ribaupierre & Massimo Furlan

Propos recueillis par . Publié le 08/08/2022



Avec leur Trilogie des liens, Claire Ribaupierre et Massimo Furlan tentent de saisir les relations que l’humain entretient avec le milieu naturel et ses habitants. Après Dans la forêt, une marche nocturne en pleine forêt à l’écoute des présences qui l’habite, le deuxième volet de cette trilogie, Avec l’animal, questionne notre lien ou absence de lien avec les animaux sauvages. S’appuyant sur des témoignages et des récits de spécialistes et d’amateurs·rices de la pêche ou de la chasse, le duo invite sur scène Serge Bregnard (pêcheur) et Bernard Magnin (chasseur) à partager leurs propres histoires, leurs rapports à l’animal et leur relation à la nature. À travers leurs témoignages, les deux hommes rendent compte de la complexité des liens entre les humains et les animaux sauvages. Dans cet entretien, Claire Ribaupierre et Massimo Furlan reviennent sur les enjeux et le processus de leur nouvelle création Avec l’animal.

Avec l
animal est le deuxième opus de votre Trilogie des liens. Pourriez-vous retracer la genèse et l’histoire de cette trilogie ? Quelles sont les grandes questions que vous abordez dans ce projet en trois volets ?

Claire Ribaupierre & Massimo Furlan : Avec le projet de la Trilogie des liens, nous essayons de saisir la nature et la qualité des liens que nous entretenons avec les espaces habités, habitables, avec les espèces compagnes, les espèces sauvages afin de capter la diversité de ces relations et ce qui les caractérisent. Nous travaillons à comprendre ce qui nous relie, ce qu’il y a de commun et de singulier. Comment nous bâtissons des équilibres ou provoquons des déséquilibres, comment nous créons des alliances ou des ruptures, comment nous cohabitons. Quels récits, quelle poétique, quels sentiments nous attachent à un paysage, un coin de terre, un morceau de forêt, une partie de ciel, une lumière, comment les choses nous émeuvent et nous dépassent, nous entourent et nous rassurent. Le premier volet de la trilogie s’intitule Dans la forêt. Il est né du désir de faire partager au public une pratique que nous aimons : marcher en forêt, la nuit, sans lumière, sans bruit. Être à l’écoute des présences furtives, des oiseaux, des animaux, du vent, des arbres. Faire partie de cet environnement en essayant de rester le plus discret et modeste possible. C’est un projet pour un petit groupe de spectateurs, maximum 25, que nous avons créé avec le Théâtre de Vidy dans les bois du Jorat, en dessus de Lausanne en 2020. Depuis, nous l’avons recréé dans d’autres forêts : à Amsterdam, dans le cadre du Holland Festival, à Aurillac, et avec les 2 Scènes, Scène nationale de Besançon. Avec ce projet nous explorons un habitat qui n’est plus le nôtre depuis longtemps, la forêt, nous retrouvons un corps qui marche, nous déplaçons le spectateur dans son attention : il est en mouvement, il doit activer d’autres sens que celui de la vue, s’engager avec son corps, son odorat, avec le toucher, reconnaître le sol sous ses pieds, faire confiance à ses jambes, etc. Ce projet nous plonge dans notre relation aux végétaux, aux arbres, qui sont des êtres vivants d’une complexité extraordinaire et auxquels les scientifiques mais aussi les gardes forestiers, les bûcherons, les menuisiers s’intéressent et saisissent leurs qualités en tant que capteurs de CO2, producteurs d’oxygène, d’ombre, d’eau, de lien social, d’énergie, de chaleur, etc. Le deuxième volet de la trilogie, Avec l’animal, questionne notre lien ou absence de lien avec les animaux sauvages. Et le dernier volet, De la terre, sera une recherche autour du monde paysan et de son lien au sol, à l’agriculture, mais aussi à l’élevage, à travers des rencontres et des témoignages.

Pourriez-vous revenir sur la genèse de Avec l’Animal

Claire Ribaupierre : Massimo s’intéresse depuis longtemps à la pêche. Vers 18-20 ans, il a fait deux voyages en Norvège, sac au dos, et a pratiqué la pêche dans les rivières. Il n’avait aucune expérience, mais un de ses amis était un très bon pêcheur. Depuis, chaque fois qu’il le voit, il aime écouter ses récits, lire sa joie, sa manière de parler des poissons, de leur habitat, de leurs habitudes. On a décidé de faire un projet sur ces récits, de les partager avec un public qui n’aurait sans doute jamais pratiqué la pêche. Puis, en lisant des textes, des analyses, on a eu envie d’ajouter une autre pratique à celle-ci : la chasse. Ne connaissant pas personnellement de chasseurs, nous avons interrogé des gardes-faunes, puis nos voisins de montagne, là où nous passons beaucoup de temps, dans un petit alpage en Gruyère, en Suisse. Nous avons parlé avec Bernard qui, à 79 ans, pratique encore la chasse dans cette région. Il nous a présenté plusieurs amis, nous avons écouté leurs histoires et avons commencé à noter leurs témoignages, à saisir les paradoxes de cette pratique, à nous remettre en question aussi sur nos manières de penser, de réagir, de juger, de comprendre. C’était extrêmement riche. Nous avons rencontré d’autres pêcheurs aussi, et nous avons fait des parallèles entre ces deux pratiques, essayant de saisir les points communs et les divergences…

Comment votre intérêt s’est-il focalisé sur les pratiques de la chasse et la pêche en particulier ? 

Claire Ribaupierre & Massimo Furlan : On s’est demandé qui avait un lien privilégié avec les animaux « sauvages », c’est-à-dire non domestiqués, et pourquoi nous avions cette fascination pour les espèces qui ne dépendent pas de nous pour vivre. Cette relation vient de très loin : quand l’homme était nomade, chasseur cueilleur, quand il se déplaçait pour trouver sa nourriture et ne pratiquait pas l’élevage, il était un expert du monde animal, par nécessité. Il devait comprendre les comportements, les réactions, les habitudes, les qualités des bêtes sauvages pour pouvoir survivre. Et en parlant avec un certain nombre de ceux qui pratiquent encore la chasse et la pêche, nous avons été surpris de la richesse de leurs connaissances : étant dehors toute l’année dans les bois, les forêts, les montagnes, les rivières et les lacs, ils savaient énormément de choses sur les différentes espèces animales, leurs déplacements, leurs odeurs, leurs capacités perceptives, ils pouvaient reconnaître les individus les uns des autres, les voyant vivre et évoluer toute l’année. Ils avaient, avec le temps et l’expérience, développé un nombre de connaissances impressionnantes, à la fois des bêtes et du lieu. Bien sûr, certains chasseurs ou pêcheurs sont moins impliqués, et on note aussi de nombreux abus, des dérives, des contradictions dans leur pratique. Mais ce qui nous intéressait dans ce projet c’était de nous déplacer, de prendre le risque d’écouter des voix différentes et divergentes. De remettre en question nos a priori. Plutôt que d’être contre la chasse, nous voulions entendre pour essayer de comprendre, avant de rejeter. Aujourd’hui, les positions sont de plus en plus radicales, et il est difficile de parler et d’écouter sans avoir déjà un avis tranché. Des fossés se creusent entre ceux qui vivent en ville et ceux qui habitent à la campagne, entre ceux qui mangent de la viande et les végétariens ou les véganes. Les discours sont inconciliables et parfois violents. C’est sur ce terrain délicat et sensible que nous avons voulu aller. Ce qui a été très fort d’ailleurs, c’est de voir, dans le public, le mélange de spectateurs venus de la campagne, qui pour certains n’étaient jamais allés au théâtre, et les spectateurs urbains. Tous à l’écoute de ces histoires. Dans ce projet, nous avons été bousculés dans nos certitudes et nous avons mis le doigt sur les nombreux paradoxes qui nous constituent. Nous acceptons de manger de la viande mais nous refusons de mettre à mort un animal. Nous fermons les yeux sur l’industrie et l’abattage des animaux d’élevage. Nous rêvons du sauvage, mais sous contrôle…

Votre travail a pris racine dans des études théoriques. Lors du processus de recherche, vous avez travaillé avec beaucoup d’ouvrages récents, notamment les derniers écrits de Charles Stepanoff, Tim Ingold, Vinciane Despret, Nastassja Martin, Baptiste Morizot, etc. Comment ces lectures ont-elles nourries la conception de Avec l’animal ?

Claire Ribaupierre & Massimo Furlan : Les écrits des anthropologues nous ont aidé à saisir les pratiques de la chasse et de la pêche dans un contexte plus large et plus varié que celui de la Suisse, aujourd’hui, et de comparer une pratique qui était issue d’une tradition mais qui n’était pas « nécessaire » à la survie, avec celle des sociétés dites de subsistance. Il y a de multiples façons de pratiquer la chasse, certaines, comme la chasse commerciale, n’ont pas retenu notre attention. Ce qui nous a intéressé, c’est comment le « pirsch » ou la marche d’approche, construisait une relation à l’animal très particulière, patiente, attentive, respectueuse. Ces pratiques ont été héritées, transmises par les générations précédentes. Elles s’inscrivent dans une culture locale, familiale, elles sont véhiculées par des récits, des gestes, des images. Le livre de Stepanoff, L’animal et la mort, se base sur de nombreux témoignages de chasseurs ruraux, du centre de la France, et son analyse nous a beaucoup intéressés, et a rejoint plusieurs récits que nous avons collectés. Pour lui, un chasseur rural est plus proche d’un chasseur sibérien que d’un citadin parisien. Bernard a lu également le livre, et s’y est retrouvé sur de nombreux points. Nastassja Martin, dans son livre Les âmes sauvages, sur les chasseurs natifs d’Alaska, nous a permis de saisir le lien à l’animal sauvage, sur la relation animiste qui se construit entre l’homme et sa proie, sur la question de la rencontre, du caractère rituel et magique de celle-ci. Les textes de Morizot et de Despret sont, quant à eux, des appuis pour saisir la complexité des comportements animaux, leurs relations au milieu et aux autres espèces. 

Avec l’animal met en scène deux amateurs de chasse et de pêche, non comédiens. Comment les avez-vous rencontrés ? Comment s’est engagé le dialogue puis le travail avec ces deux « protagonistes »

Claire Ribaupierre & Massimo Furlan : Nous avons rencontré Bernard Magnin dans la vallée de l’Intyamon, où nous sommes voisins d’alpage. Électricien de métier, à la retraite, il a installé des panneaux solaires pour de nombreux chalets dont le nôtre. Nous avons tout de suite eu l’intuition que Bernard pourrait raconter son histoire à un public. Il n’avait jamais fait de théâtre et il n’en avait jamais rêvé. Serge Bregnard est un ami d’un ami proche avec lequel il est allé plusieurs fois en Alaska. Nous avons fait se rencontrer Serge et Bernard. Nous avons vu alors qu’ils faisaient une très belle équipe. Serge, éducateur social, jeune retraité, avait une très longue histoire avec la pêche, liée à la famille, à son enfance. Nous nous sommes vus à de nombreuses reprises avant de commencer les répétitions proprement dites, et nous avons beaucoup discuté autour de leurs pratiques, de l’écologie de l’industrie agro-alimentaire, de l’état du monde, de nos colères, de nos doutes. Et nous avons aussi beaucoup ri pendant toute cette période !

Avec l’animal est une sorte de maillage de leurs récits, leurs histoires, leurs témoignages, leurs souvenirs. Comment avez-vous imaginé la dramaturgie à partir de tous ces matériaux ? 

Claire Ribaupierre & Massimo Furlan : Nous avons constitué un grand nombre de documents avant de commencer le processus de travail : des notes de lecture d’ouvrages théoriques, des films, des documentaires, des émissions de radios, des conférences, des entretiens avec des spécialistes, et les récits des chasseurs et pêcheurs rencontrés. On a décidé de construire le projet autour des parcours singuliers de Serge et Bernard : dresser le portrait de deux hommes et de deux pratiques. De partir des souvenirs qui avaient été déterminants dans leur relation au monde animal. Nous avons essayé de créer une structure narrative qui permette une entrée dans l’intimité, par des gestes simples, par la description de paysages. Qu’ils parviennent à mettre des mots sur leur monde, leur espace : la montagne de Bernard, son lien avec les vaches et les animaux sauvages, les rivières de Serge, sa relation à la communauté des pêcheurs, à la famille. Que le spectateur puisse commencer par voir à travers leurs yeux : un coin de forêt, un plan d’eau, une truite, un orage, la joie, la peur, l’attente, les changements climatiques, la disparition des oiseaux, des poissons. Partir de l’enfance, des années 50, pour arriver à aujourd’hui, en 2022. Composer, comme un puzzle, deux récits qui se répondent tout en suivant leur propre chemin. Partir du biographique pour aller vers l’anthropologique : remonter à l’expérience de la rencontre avec l’animal, au besoin de se nourrir, de faire communauté, d’échanger des récits. Essayer de comprendre comment les rites de la chasse et de la pêche ont une dimension initiatique qui nous relie au monde et aux autres. Comment dans cette rencontre se construit une histoire.

Avec l’animal est un projet pensé pour le théâtre mais aussi pour être présenté à l’extérieur, notamment au bord d’une rivière ou d’un plan d’eau. Le premier volet de cette trilogie se déroulait dans une forêt, la nuit. À quoi répond cet intérêt de créer des pièces « in situ » ou pour un site spécifique ? Comment la question du « site » s’est-elle formalisée dans cette recherche en particulier ? 

Claire Ribaupierre & Massimo Furlan : La question du lieu où on crée est une question que l’on se pose à chaque fois, pour chaque nouveau projet. On se demande d’une part: « qui parle ? » – La question de qui porte le récit est essentielle, c’est pourquoi nous travaillons souvent avec des gens qui ne sont pas des acteurs –, et « d’où on parle? », depuis quel lieu ? Quel est l’espace idéal pour faire parvenir le sens d’une histoire ? On aime changer les habitudes du spectateur, favoriser l’idée de rencontre, inventer une autre relation à l’espace de représentation. Pour la forêt, il fallait emmener le spectateur faire l’expérience de la forêt. On ne pouvait parler de la forêt sans être à l’intérieur, sans la ressentir. On voulait laisser le spectateur libre d’éprouver par ses sens la nuit, les odeurs des végétaux, et s’échapper dans son imaginaire. Pour le projet Avec l’animal, nous proposons deux expériences différentes: une à l’intérieur, dans un théâtre ou une salle fermée, avec une bande sonore très présente, et des projections vidéos qui créent un univers visuel sensible, et une version plus simple techniquement, en plein air. On choisit un lieu calme, à la lisière d’une forêt, près d’une rivière, un lieu qui interagit avec le récit et qui dessine le paysage dans lequel l’histoire se passe, ou plutôt, pourrait se passer. Mais ce qui est le plus important, dans les deux cas, c’est que l’histoire se poursuit après la fin de la représentation, qu’elle se prolonge avec le fait de partager un repas, une soupe, préparée pendant le spectacle et offerte ensuite, afin de discuter et échanger avec les spectateurs de manière informelle. Sans violence, mais sans nécessité non plus d’être d’accord. De faire circuler la parole et de créer une communauté éphémère.

Depuis quelques années, les artistes semblent développer une nouvelle écoute du vivant, de la Nature. Nous pouvons d’ailleurs constater que ces réflexions, au sens large, sont très présentes sur les scènes actuellement. Avec l’animal s’inscrit dans cet ensemble de projets dédiés à la Nature et au Vivant. Comment voyez-vous cet intérêt collectif aujourd’hui ? 

Claire Ribaupierre & Massimo Furlan : L’art reflète les préoccupations contemporaines, ce qui affecte les gens, ce qui les obsède. L’état du monde ne peut laisser aucun artiste indifférent. Il travaille avec ce qui arrive. Et bien sûr ce travail s’inscrit dans ce courant, dans cette pensée actuelle, brûlante et urgente. Ce qui nous intéresse, c’est comment, en tant qu’artistes, nous pouvons proposer une expérience et une réflexion différente de celles véhiculées dans le discours scientifique, le discours médiatique ou politique. Comment pouvons- nous donner la parole à d’autres personnes, qui viennent de la pratique, par exemple les garde forestiers ou les chasseurs, les pêcheurs ou les paysans. Comment pouvons-nous apprendre de ces gestes et de ces savoirs, de ces manières d’agir et d’interagir. Et parallèlement à cette trilogie, nous poursuivons d’autres projets, d’autres interrogations, autour de la musique notamment, ou de la technique scénique : comment l’idée de métier peut-elle être abordée et transmise? Comment des gestes, des rêves, des savoirs peuvent-ils ouvrir nos imaginaires, enrichir notre vision du monde? Aller à la rencontre de ces différentes formes de savoir nous passionne et constitue le cœur de nos recherches présentes et à venir. 

Mise en scène Massimo Furlan. Dramaturgie Claire de Ribaupierre. Interprétation Bernard Magnin, Serge Bregnard. Direction technique, video Jérôme Vernez. Lumière Étienne Gaches. Son, musique Aurélien Godderis-Chouzenoux. Administration, production Noémie Doutreleau. Diffusion, production Jérôme Pique. Photo © Pierre Nydegger.

Avec l’animal est présenté du 11 et 14 août au far° fabrique des arts vivants Nyon.


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