Portraits d’été : Andreas Merk

Portraits d’été : Andreas Merk ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Pour certains, l’été rime avec pause bien méritée ; pour d’autres, il se poursuit au rythme des festivals. Quoi qu’il en soit, cette période constitue souvent un moment privilégié pour prendre du recul, faire le point sur la saison écoulée et préparer celle qui s’annonce. Nous avons choisi d’accompagner ce temps suspendu en proposant, tout au long de l’été, une série de portraits d’artistes. Qu’ils soient figures confirmées ou talents émergents du spectacle vivant, toutes et tous ont accepté de partager un moment d’échange à travers une série de questions-réponses. Cette semaine, rencontre avec Andreas Merk.

Quel est ton premier souvenir de danse ?

Mon tout premier souvenir de danse m’est transmis par le récit qu’on m’en a souvent fait. À force de l’avoir entendu, je l’ai intégré comme une part de ma mémoire. C’était le jour de mon baptême, une fête que mes parents avaient organisée. La maison était pleine, la musique gitane jouée en live, les invités dansaient jusqu’au lever du soleil. On raconte que j’étais fasciné, captivé. Certains disent que c’est là que tout a commencé. Un peu plus tard, vers cinq ou six ans, une autre fête, un soir d’été dans le jardin familial. Encore une fois, de la musique live. Cette fois, je me souviens clairement avoir dansé sans relâche jusqu’au milieu de la nuit, paraît-il jusqu’à quatre heures du matin. Ce que je garde en mémoire, c’est la réaction des adultes : les sourires, les applaudissements, cette chaleur autour de moi. J’ai senti, peut-être pour la première fois, la puissance du geste dansé. L’impact qu’un corps en mouvement peut avoir. C’était grisant. On m’a souvent dit que ce moment-là m’a donné confiance, qu’il m’a ancré dans cette voie. Et, au fond, je crois qu’ils ont raison.

Quels spectacles t’ont le plus marqué en tant que spectateur ?

Les premières expériences de spectateur sont toujours saisissantes. La nouveauté rend tout plus intense. Mais certaines œuvres laissent une empreinte durable. Je me souviens particulièrement de Endless House (1999) de William Forsythe. J’étais encore tout jeune étudiant à Francfort, et ce spectacle m’a profondément marqué. Je peux encore en ressentir les effets physiques, comme si mon corps s’en souvenait mieux que ma mémoire. Autre moment marquant : In Real Time (2000) d’Anne Teresa De Keersmaeker avec Tg STAN. J’avais une jambe cassée à l’époque, ce qui rendait déjà la posture de spectateur inhabituelle, presque vulnérable. Mais ce qui m’a frappé, c’était l’énergie de la scène, la façon dont acteurs, danseurs et musiciens se croisaient, dialoguaient. Il y avait une liberté là-dedans, un espace ouvert. Cette pièce m’a donné une force nouvelle, à un moment où je doutais. Elle m’a rappelé pourquoi j’avais choisi ce chemin, malgré les voix qui me conseillaient d’en prendre un autre.

Quels sont tes souvenirs les plus intenses en tant qu’interprète ?

Je pense d’abord à une situation extrême : une fois, j’ai dû remplacer un ami au pied levé dans Faust I + II, une mise en scène de Nicolas Stemann au Thalia Theater de Hambourg. J’avais très peu de temps pour me préparer – pas de répétition, juste une vidéo, quelques notes griffonnées et une prise de rôle en urgence. Le spectacle durait huit heures. Une sorte de marathon physique et mental. J’en suis sorti vidé, mais aussi porté par une forme de vertige. C’était éprouvant, mais inoubliable. Autre souvenir fort : une représentation D’ivoire et chair - Les statues souffrent aussi de Marlene Monteiro Freitas, à Montréal. À un moment, je devais improviser avec un spectateur. Je suis tombé dans une rangée, et un homme m’a rattrapé. Un inconnu, une présence calme. Je me suis accroché à lui, littéralement. Malgré la peinture sur ma peau, la sueur, la salive, il n’a pas bronché. Je me suis assis sur ses genoux comme un enfant. Je lui ai pris la main, j’ai sucé son pouce. Et lui, en retour, m’a caressé les cheveux, comme pour me rassurer. Ce moment n’a pas changé la structure du spectacle, mais il a ouvert quelque chose en moi. Une émotion brute. C’était profondément humain.

Quelles rencontres artistiques ont marqué ton parcours ?

Sans aucune hésitation : Marlene Monteiro Freitas. Je parle ici d’une rencontre fondatrice, essentielle. Il y a dans son travail, et dans notre collaboration, une forme de vérité, de folie assumée, de recherche sans compromis. C’est rare, et c’est précieux. Je lui suis infiniment reconnaissant.

Peux-tu partager certaines œuvres qui figurent dans ton panthéon personnel ?

Ce sont des pièces, mais aussi des corps, des présences qui les ont habitées. Drumming (1998) d’Anne Teresa de Keersmaeker, avec Martin Kilvády et Cynthia Loemij. Hamlet (1998), mis en scène par Eimuntas Nekrosius, une leçon de théâtre et de souffle. Guintche (2010), le solo de Marlene Monteiro Freitas – une explosion. Love Fire (2009) de Yasmeen Godder, interprété par Yasmeen elle-même et Eran Shanny. Mamootot (2003) d’Ohad Naharin, avec Douglas Letheren – un engagement total du corps. Haltérophile (2016) de Lorenzo de Angelis, une pièce qui fait du bien. Tout ce que fait Johannes Dullin, pour son étrangeté sincère. Et puis, la trilogie de Sarah Kane (Gesäubert, Gier, 4.48 Psychose) mise en scène par Johan Simons, avec les interprètes Thomas Schmauser et Sandra Hüller, d’une intensité rare.

Quels sont, selon toi, les enjeux de la danse aujourd’hui ?

Aujourd’hui, les frontières entre chorégraphie et dramaturgie sont constamment déplacées, interrogées. Il y a eu tant d’époques, de mouvements, la danse conceptuelle, la non-danse, l’anti-danse… Je crois qu’on n’est plus dans une logique de rupture ou de nouveauté à tout prix. Ce qui compte, c’est l’ouverture : être suffisamment perméable pour capter ce qui traverse notre époque, pour répondre avec justesse et sensibilité à ce qui l’anime. Il ne s’agit pas de tout inventer, mais d’être présent.

Quel rôle l’artiste peut-il avoir dans la société aujourd’hui ?

Un rôle libre. Un rôle dérangeant, parfois. Je dirais même : un rôle scandaleux. L’artiste ne devrait pas avoir à justifier ce qu’il fait, ni se soumettre aux règles établies. Il ou elle est là pour ouvrir des brèches, pour questionner, parfois même pour choquer. Cela peut réveiller chez le spectateur quelque chose d’oublié ou d’enfoui. Mais en même temps, je ne crois pas que le rôle de l’artiste soit plus « noble » que celui d’un artisan ou d’un boulanger. Ce qui compte, c’est l’engagement dans l’acte de création. Un ami m’a dit un jour : « Sois un artiste dans n’importe quel métier ». Et je crois profondément en cette idée. Que tu crées sur une scène, dans un atelier, un bureau ou un champ, l’essentiel est dans la manière de faire, dans l’intensité qu’on y met.

Photo Uupi Tirronen