Mithkal Alzghair, Déplacement

Mithkal Alzghair, Déplacement ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Chorégraphe et danseur syrien installé en France depuis 2011, Mithkal Alzghair explore, à travers son œuvre, les traces physiques laissées par l’exil, la guerre et la mémoire collective. Avec Déplacement, il interroge les corps contraints, ceux que l’Histoire force à fuir, à résister ou à se taire. À partir de danses traditionnelles comme le Dabke, il compose un langage chorégraphique profondément politique, entre enracinement et déracinement.

Tu as commencé à suivre une formation à l’Institut supérieur d’art dramatique de Damas en 2001. Quelle place occupait la danse dans le paysage artistique syrien ?

À l’époque, le département de danse venait tout juste d’être créé au sein de l’Institut. Je faisais partie de la troisième génération d’étudiants à intégrer cette nouvelle formation. La danse, en tant que discipline artistique, était encore marginale. Elle existait surtout sous forme traditionnelle, au sein de quelques troupes folkloriques, mais très peu dans une approche chorégraphique contemporaine. Il y avait peu de spectacles, peu d’espaces pour expérimenter. Mais après les années 2000, on a commencé à voir le corps et la danse apparaître sur les scènes de théâtre, à être pensés comme moyens d’expression artistique à part entière. Aujourd’hui encore, l’Institut et son département de danse subsistent, mais la formation reste très académique, centrée sur la technique classique ou moderne. Il existe bien quelques tentatives de danse contemporaine, parfois des spectacles internationaux à l’Opéra de Damas, mais on ne peut pas vraiment parler d’une scène chorégraphique syrienne au sens fort.

Comment es-tu arrivé au Centre chorégraphique national de Montpellier ?

J’ai quitté la Syrie car je ressentais le besoin de m’émanciper artistiquement, de trouver un espace où la recherche chorégraphique serait possible, un cadre où je pourrais me poser, penser, déconstruire, expérimenter. La Syrie, à ce moment-là, ne permettait pas ce type de recherche. L’enseignement restait très technique, et les possibilités d’expérimenter ou d’interroger la danse comme langage personnel étaient très limitées. En découvrant le master ex.e.r.ce, j’ai eu le sentiment d’avoir trouvé ce que je cherchais depuis longtemps : un lieu de réflexion, de déconstruction, d’ouverture. . Ce n’était pas qu’une école, c’était un lieu de transformation, un territoire mental où je pouvais me situer, repenser ma place en tant qu’artiste, interroger mes choix, mes gestes, mes références. Ce programme m’a offert la possibilité de me positionner en tant qu’artiste, et pas seulement en tant qu’interprète. Cette formation a aussi été pour moi une période de transition très forte : pendant que j’y étudiais, la guerre a éclaté en Syrie, et ma vie a basculé. Je suis passé du statut d’étudiant à celui de réfugié. Et c’est précisément dans cet entre-deux que mon regard sur la danse a changé. Elle est devenue un moyen de survivre, de rester debout, de continuer à parler, même sans mots.

Peux-tu retracer la genèse de Déplacement ?

Déplacement repose justement sur cette experience : mon passage d’un statut à un autre. En France, je suis passé de celui d’étudiant à celui de réfugié politique. En parallèle, la guerre en Syrie s’intensifiait, et l’idée du non-retour devenait de plus en plus concrète. J’ai commencé à ressentir physiquement ce que signifiait le déracinement. Le sentiment de non-retour, d’exil, de perte.Je me suis alors interrogé : qu’est-ce qui reste de moi dans ce contexte ? Qu’est-ce que je transporte ? Mon corps est devenu le lieu de cette réflexion. Le premier solo de Déplacement est né de cette urgence, comme une protestation muette, une manifestation corporelle face à un monde en mouvement forcé. Je voulais faire exister, sur scène, la singularité d’un corps déplacé.

Tu as choisi de poursuivre ce projet en trio. Qu’est-ce qui t’a conduit à cette nouvelle forme ?

Dès le début, je savais que le projet aurait une suite collective. Le solo m’a permis de poser les fondations, mais je voulais interroger la question du groupe, de l’altérité, du commun. J’ai invité Rami Farah, un ami et collègue rencontré à Damas, et Samil Taskin, rencontré à Montpellier. Tous deux portaient aussi en eux des expériences de déplacement. Le trio nous a permis de travailler la question des corps semblables mais non identiques : deux Syriens, un Turc, trois hommes avec des parcours différents, unis par une expérience de rupture. Ce n’était pas seulement une question de nationalités, mais de trajectoires personnelles et de vécus incarnés.

Comment as-tu chorégraphié cette rencontre entre vos trois corps, vos trois histoires ?

Pour moi, le corps est un champ de tension, un espace où le réel s’imprime. Le travail chorégraphique que je mène part de ce corps traversé par des forces extérieures : la guerre, la religion, l’armée, les normes sociales. C’est un corps à la fois brisé et debout, à la fois soumis et résistant. J’utilise la danse pour mettre en crise ces images, pour faire émerger d’autres lectures. Dans Déplacement, j’ai travaillé à partir de la marche, du rythme, du motif folklorique qui se transforme et se dérègle, comme pour dire que le mouvement peut être un acte de survie ou de révolte. L’art, pour moi, permet de rendre visible cette tension universelle entre contrainte et liberté.

Ta trajectoire personnelle a-t-elle redéfini ta manière d’envisager ton travail ?

Je crois que nos œuvres portent en elles ce que nous sommes. Mon travail est traversé par ma biographie, bien sûr, mais aussi par ma lecture du monde. J’ai vécu trente ans en Syrie, huit ans en France. Mon regard est formé par cette double expérience. Je conçois l’art comme un espace de confrontation entre la mémoire individuelle et les questions collectives. C’est un lieu où se rencontrent l’histoire, la politique, l’intime. Et c’est aussi un lieu de fiction, de projection, d’imaginaire. J’essaie de ne pas enfermer mon travail dans une étiquette. Je préfère qu’il ouvre des pistes, qu’il pose des questions sans réponse.

Quel regard portes-tu sur la situation culturelle en Syrie aujourd’hui ?

La Syrie est un pays éclaté, ravagé par la guerre, divisé en zones d’influence, bombardé, appauvri. Dans ce contexte, parler de culture semble presque hors sujet. La question est plutôt : quelles formes de vie sont encore possibles là-bas ? Des gens résistent, créent, s’expriment, même dans la précarité la plus extrême. Il y a des gestes artistiques, mais ils sont souvent clandestins, disséminés. Il n’y a pas UNE culture syrienne aujourd’hui, il y a des fragments, des voix, des tentatives. L’urgence est de survivre, pas de produire de l’art. Mais c’est précisément dans ce vide que se glisse parfois quelque chose d’essentiel.

Ton travail est toujours regardé à travers un prisme politique. Est-ce que tu te considères comme un artiste politique ?

Je ne me définis pas comme un « artiste politique », mais comme un artiste tout court. Mon statut de réfugié me relie malgré moi à une réalité politique. Mais l’art, dès qu’il entre dans l’espace public, devient politique. Il crée un espace d’adresse, de visibilité, de tension. Il y a une responsabilité à occuper cet espace. L’écriture chorégraphique, la mise en scène du corps, la relation au spectateur, tout cela fait partie d’un engagement. Mais cet engagement passe d’abord par une nécessité intime, par une urgence de dire. Ce n’est pas une posture, c’est une position d’écoute, de fragilité assumée. Ce que je cherche, c’est à provoquer une rencontre, un trouble, une question.

As-tu déjà montré Déplacement au Proche-Orient ? Si oui, comment la pièce a-t-elle été reçu ?

Oui, nous avons présenté le trio à Beyrouth, et le solo à Istanbul. Il y avait parfois des spectateurs syriens dans la salle, comme ici en Europe. Mais la réception de l’œuvre dépend toujours du contexte. Je crois que ce que les gens perçoivent est lié à leur propre histoire, à leur sensibilité. Ceux qui vivent la guerre au quotidien n’ont pas forcément besoin de voir de l’art qui leur parle de ce qu’ils subissent. Leur urgence est ailleurs. Mais pour d’autres, l’art peut être une manière de transformer la douleur en conscience, de créer un espace d’écoute. Je ne cherche pas à convaincre, seulement à ouvrir une brèche.

Vu au Théâtre des Abbesses. Photo Dajana Lothert.