Ali Chahrour, May He Rise and Smell the Fragrance

Ali Chahrour, May He Rise and Smell the Fragrance ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Avec May He Rise and Smell the Fragrance, Ali Chahrour conclut une trilogie consacrée aux rituels funéraires dans le monde arabe. En mêlant danse, chant et mémoire, il interroge la place du corps face au deuil, à la religion, et à la violence. Dans cet entretien, le chorégraphe libanais revient sur le processus de création, les enjeux politiques de son œuvre, et la manière dont ses pièces résonnent entre Beyrouth et l’Europe.

Tes trois dernières créations, Fatmeh, Leïla se meurt et May He Rise and Smell the Fragrance, forment une trilogie. Quel fil conducteur relie ces trois pièces ?

Cette trilogie est née d’une même source : le rituel de la mort, et plus précisément la place du corps dans les cérémonies funèbres du monde arabe, en particulier dans la tradition chiite. Chaque pièce explore cette thématique à travers une figure féminine, emblématique de la force, de la fragilité et de la résistance. À l’origine de chaque pièce, il y a une multitude d’idées, d’images, de souvenirs intimes que je mets en commun avec l’équipe artistique. En parallèle du travail en studio, nous engageons une recherche théorique approfondie, en collectant des récits anciens, des chants traditionnels et des gestes enfouis dans la mémoire collective. Ce double mouvement, pratique et intellectuel, structure chaque création, avec le désir de reconstruire une mémoire dansée dans un contexte où l’écriture chorégraphique manque cruellement. Au cœur de chacune des trois pièces, il y a cette même tristesse sourde, mais aussi le besoin d’exprimer l’indicible, de retrouver, dans les corps, les histoires interdites ou effacées de nos sociétés.

Avec May He Rise and Smell the Fragrance, tu interroges les racines des lamentations dans la mythologie mésopotamienne. Peux-tu présenter cette création ?

Je n’ai pas choisi délibérément de parler de culture ou de religion, mais plutôt de travailler à partir de ce que les corps ont gardé en mémoire. Je m’intéresse à ce que les rituels anciens peuvent encore déclencher dans nos vies présentes. Au Liban, le patrimoine pèse lourdement sur notre quotidien : il est à la fois une richesse et un fardeau. Face à cette omniprésence, j’essaie de créer un espace de liberté où les gestes, les cris, les chants retrouvent leur fonction première : dire la perte, l’amour, la douleur. Le point de départ de cette pièce, c’est le mythe d’Ishtar, déesse mésopotamienne qui descend aux enfers, et dont les lamentations de la sœur de son mari Tammuz provoquent chaque année la renaissance. Cette oscillation entre mort et vie, cet aller-retour entre le monde des morts et celui des vivants, est au cœur de notre travail scénique. À travers la voix, la transe, le souffle, nous tentons de faire réapparaître la vie dans ce qu’elle a de plus brut, de plus vulnérable.

Peux-tu donner un aperçu du processus de création avec les interprètes ?

Pour la première fois, j’ai choisi de collaborer avec une comédienne, Hala Omran, venue du théâtre, et non avec des danseurs professionnels. C’était un vrai tournant. Son corps ne répond pas à une technique chorégraphique classique, mais il est porteur d’une mémoire, d’un vécu, d’une densité émotionnelle rare. Sur scène, elle incarne une figure de prêtresse, de mère, de sœur, de déesse. Ses gestes, ses silences, ses cris sont des rituels en eux-mêmes. Les deux musiciens, Ali Hout et Abed Kobeissy, étaient déjà présents dans Leïla se meurt. Leur travail sonore, ancré dans la mémoire sonore de Beyrouth, croise l’électro-acoustique et les rythmes traditionnels. Le corps devient ici un prolongement de la musique, et la musique une émanation du corps. J’aime à dire que jouer d’un instrument, c’est déjà danser. Pendant les répétitions, je leur disais souvent : « Soyez tristes, mais d’une tristesse rageuse, poétique, incandescente. » C’est ce paradoxe qui nous a guidés.

Ton travail est présenté autant au Liban qu’en Europe. Est-ce que tu perçois des différences de réception entre ces deux publics ?

Oui, très clairement. Au Liban, le public reconnaît immédiatement les références : la lamentation chiite, les figures religieuses, le poids de la guerre. Il ressent avec plus d’acuité la proximité du sujet. En Europe, l’interprétation est souvent plus symbolique, plus distante. Mais je ne cherche ni à représenter mon pays, ni à expliquer ma culture. Je pars de moi, de mon histoire, de mon rapport intime au monde. Si cela trouve un écho ailleurs, c’est que la douleur de la perte, le deuil, la mémoire, sont universels. Je crois que plus on part de l’intime, plus on touche au commun.

Comment décrirais-tu l’état actuel de la danse contemporaine au Liban ?

Elle n’existe pratiquement pas. Il n’y a aucun programme public structuré, aucune véritable école, aucun soutien institutionnel. La seule chose que l’État libanais nous offre, c’est la censure. J’ai étudié le théâtre à l’université, et c’est en voyageant, en faisant des stages en Europe, que j’ai pu me former à la danse. Malgré tout, j’ai décidé de rester à Beyrouth, parce que la scène artistique y est vivante, urgente, engagée. Mais les conditions sont extrêmement précaires : très peu de lieux de répétition, très peu de financements, et une société souvent hostile à la liberté artistique. Créer dans un tel contexte est un acte politique.

Tu vis et travailles à Beyrouth. Quelle place cette ville, ce territoire, occupe-t-il dans ton processus artistique ?

Beyrouth est au cœur de tout. Je n’aurais pas pu créer ailleurs. Ma recherche chorégraphique est enracinée dans mes souvenirs, dans les paysages de mon enfance, dans les voix de ma famille. Rester ici est un choix vital : je danse pour comprendre, pour affronter, pour survivre. J’essaie de transformer cette violence ambiante, ces contradictions, en matière artistique. Ce que je cherche, ce n’est pas une représentation documentaire, mais une réécriture poétique des tensions que je vis. Mon corps, et ceux des interprètes, deviennent des témoins, des résistants, des passeurs.

Beaucoup de pièces chorégraphiques venant du Moyen-Orient semblent porter un engagement fort. Selon toi, cette région produit-elle une danse façonnée par l’urgence, comme un outil de resistance ?

Je ne peux parler qu’en mon nom. Je ne suis ni anthropologue ni porte-parole d’une tradition. Mais je crois que dans un contexte aussi troublé, la danse ne peut pas être neutre. Elle est traversée par la guerre, la religion, les rapports de pouvoir. Ce que je revendique, c’est une danse « locale », dans le sens où elle part de notre réalité, de nos corps blessés, censurés, oubliés. C’est une danse de nécessité, une danse qui rappelle le besoin de se mouvoir, de pleurer, de hurler. Une danse qui convoque la mémoire, sans folklore ni exotisme. Ce que je cherche dans chaque geste, c’est une étincelle de vérité, un cri ancien, un mouvement qui parle sans mots. C’est cela, pour moi, danser au Moyen-Orient aujourd’hui.

Vu au Festival June Events. Photo Zyad Ceblany.