Portraits d'été : Alexandre Roccoli

Portraits d'été : Alexandre Roccoli ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Entre congés estivaux pour les un·es et marathons culturels pour les autres, l’été reste un moment privilégié pour dresser le bilan d’une saison riche en bouleversements. À l’occasion de cette cinquième édition des « Portraits d’été » il nous semblait nécessaire de faire un état des lieux auprès des artistes, en prenant des nouvelles de celles et ceux qui ont subi la crise sanitaire et ses conséquences de plein fouet. Ces entretiens offrent un espace pour réfléchir à l’évolution des politiques publiques dans le spectacle vivant et à la manière dont la crise a pu, pour certain·es, réorienter ou questionner leur démarche artistique. Cette semaine, rencontre avec Alexandre Roccoli.

Ces dernières années, entre les gilets jaunes, Nuit debout, #metoo ou encore la crise écologique, pas mal de mouvements sociaux ont secoué la société. Est-ce que tout ça a influencé ta façon de créer, ta recherche ou ta manière de travailler ?

J’ai toujours créé par inquiétude, par nécessité intérieure, parce que je ne peux pas dissocier l’imaginaire que je développe d’une pensée de l’art liée à la réparation, au soin, à ce qui panse les blessures du passé comme les plaies du présent. Ce qui m’importe, c’est un art qui s’ancre dans les secousses du réel, qui dialogue avec les fractures sociales, politiques, écologiques. Les mouvements contestataires comme ceux des gilets jaunes ou les luttes pour la transition écologique sont essentiels pour réinterroger ces réalités et contribuer à leur transformation. Ils donnent matière à penser, à ressentir, à réagir. C’est dans cette tension-là que naissent mes pièces, avec les équipes que j’invite à travailler. On ne répond pas au monde en l’imitant, mais en l’agitant. Depuis Empty Picture en 2011, pièce née d’un entretien avec mon père, ex-mineur de fond, je creuse les rapports entre le corps et le travail, la mémoire ouvrière, les traces physiques et psychiques que le labeur laisse. On y évoquait la pénibilité, l’usure, la répétition infernale du geste, les dangers, le bruit de fond d’un monde industriel brutal. Cette pièce est devenue une sorte de socle pour une série de projets sur la classe ouvrière, ses corps marqués, usés, résistants.Je cherche à montrer comment l’histoire collective s’inscrit dans la chair.

L’an dernier, avec #metoo, plusieurs lettres ouvertes ont dénoncé des abus de pouvoir dans la danse. Est-ce que tu as senti un changement d’ambiance, des prises de conscience dans le milieu ?

Je viens d’un monde ouvrier où les syndicats étaient moteurs, protecteurs. Ils organisaient aussi une forme d’accès à la culture. Mon père et mes oncles, très engagés, m’ont transmis cette conscience politique, cette attention aux rapports de force. Dans le spectacle vivant, on retrouve aussi des syndicats, mais la hiérarchie y est souvent plus insidieuse, imbriquée dans des discours feutrés, dans le langage des tutelles, des programmateurs, des critiques.C’est là que les violences symboliques se logent. Il y a une forme d’hégémonie bourgeoise dans le regard porté sur ce qui est «  valide  », «  rentable  », ou simplement visible. Les mêmes voix dominent, vieillissent, mais peinent à se remettre en question. Leurs critères restent ancrés dans un modèle de rentabilité, de remplissage, sans vraie remise en jeu du sens. En Allemagne ou en Belgique, j’ai constaté des approches critiques plus ouvertes, des dialogues plus horizontaux. En France, on reste trop souvent prisonniers d’un regard figé. Il revient aux artistes de remettre en cause ces schémas, de dire non, de refuser certains jeux de pouvoir.

Tu dirais que ton travail chorégraphique agit comme un contre-pouvoir ?

Oui, mais c’est un contre-pouvoir discret, quotidien, souvent solitaire. Il faut négocier avec les contraintes administratives, les circuits de financement, la technocratie culturelle. Parfois, le refus d’un soutien institutionnel est en soi un geste politique. Certains artistes en France, surtout des femmes, m’inspirent énormément par leur courage : Adèle Haenel, Patricia Allio, Gisèle Vienne, Marie Losier, François Chaignaud, Florian Gaité. Ils et elles montrent qu’il est possible de résister sans crier, d’agir en creux, de travailler en marge. Je pense aussi à des collectifs comme La Permanence à Paris, ou à Naples, où je vis, à TeatrInGestAzione, à Brunella Fusco ou Valeria Borelli. Ils œuvrent dans les prisons, avec des prostituées, dans des lieux de souffrance. Ils mêlent art, soin, activisme. Ce sont eux, aujourd’hui, ma « nouvelle famille ». C’est avec eux que j’ai envie d’avancer, de penser, de créer.

Le confinement a mis un coup d’arrêt à ton travail. Comment as-tu vécu cette période ? Qu’est-ce que ça a changé pour toi ?

On devait jouer Hadra au 104 à Paris et Di Grazia à la Ménagerie de Verre, mais tout a été reporté. J’ai passé le confinement chez mes parents en Bourgogne. C’était fort, touchant, d’avoir ce temps long avec eux. J’ai suivi les actualités italiennes et françaises, et j’ai été profondément choqué par la manière dont les personnes âgées ont été traitées. Cette gestion infantilisante m’a sidéré. Ce temps de repli m’a permis de réfléchir, de ralentir, de redéfinir des priorités. Être présent auprès des personnes fragiles, redonner de la porosité à l’ego artistique. Avec d’autres artistes, on a échangé sur la frénésie du milieu, sur le vide, sur l’écologie de nos créations. On a parlé d’essentiel, de rythme, de sens.

Et aujourd’hui, comment se présente la suite pour toi ? Quels sont tes projets ?

Je vis à Naples depuis un an, où j’enseigne la performance à l’université Orsola Benincasa. J’accompagne un groupe de 25 étudiants dans leurs projets autour du corps. À la fin de la semaine, je présente un film au Napoli Teatro Festival. Ce film, Mamma Schiavona, parle des Femminielli, des figures transgenres napolitaines. Il s’inscrit dans une série sur les chants dits de Grâce, intitulée Di Grazia – qu’on peut aussi entendre comme Disgrazia. On va le montrer aussi en France, à Paris, Annecy, Chambéry, Lyon, Grenoble. Je prépare un projet à Naples autour de l’art et du soin, un laboratoire entre artistes, philosophes, neurologues. Je voudrais y inviter des personnes venues d’autres disciplines, comme Jacques Rancière ou Catherine Malabou. Je travaille aussi sur TO CA(i)RE, un projet de nuit avec le Ballet National de Marseille et le compositeur Adam Shalaan. Ce sera une forme immersive, chorégraphique et curative. Mais ce qui me tient le plus à cœur, c’est de continuer à intervenir dans des lieux où l’art ne va pas d’ordinaire : EHPAD, maisons d’arrêt, hôpitaux psychiatriques. Créer avec celles et ceux qu’on appelle les exclus, les esseulés, les invisibles. Leur redonner voix, mouvement, espace. Trouver des gestes pour apaiser, ou pour raviver. Ma compagnie est basée à Lyon, où un nouveau maire écologiste vient d’être élu. Il me semble urgent de travailler avec les institutions locales sur les enjeux sociaux, environnementaux, culturels. L’art ne peut pas rester en dehors.

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