
Portraits d'été : Alexander Vantournhout
Publié le 24 août 2020
Entre congés estivaux pour les un·es et marathons culturels pour les autres, l’été reste un moment privilégié pour dresser le bilan d’une saison riche en bouleversements. À l’occasion de cette cinquième édition des « Portraits d’été » il nous semblait nécessaire de faire un état des lieux auprès des artistes, en prenant des nouvelles de celles et ceux qui ont subi la crise sanitaire et ses conséquences de plein fouet. Ces entretiens offrent un espace pour réfléchir à l’évolution des politiques publiques dans le spectacle vivant et à la manière dont la crise a pu, pour certain·es, réorienter ou questionner leur démarche artistique. Cette semaine, rencontre avec Alexander Vantournhout.
Le secteur du spectacle vivant en Belgique a traversé de nombreux phénomènes sociaux ces dernières années : des coupes budgétaires dans la culture en Flandre, #MeToo, la transition écologique… Ces différents mouvements ont-ils impacté ta pratique, fait émerger de nouvelles réflexions dans ta recherche ou dans ta manière de concevoir le travail ?
Je suis ravi que des mouvements sociaux comme #MeToo ou Black Lives Matter nous obligent à prendre conscience de la nécessité d'une plus grande équité et égalité. Cependant, même si le spectacle vivant en Belgique a traversé ces phénomènes sociaux, je trouve qu'il n'a pas été aussi impacté que je l'espérais. Par exemple, certains chorégraphes jugés coupables de harcèlement continuent de recevoir d'importantes aides financières annuelles de l’État. Cela me dépasse. Quant à la question écologique, je reste pessimiste. Même après dix ans de marches pour le climat, le gouvernement n'a toujours pas pris de décisions concrètes sur le long terme. Il continue par exemple à subventionner 300 000 voitures de fonction. C'est incompréhensible. D'un point de vue plus personnel, je cherche sans cesse à remettre en question l'organisation de ma compagnie, Not Standing, à être attentif à ma position de chorégraphe et à l'impact social et écologique que mon travail pourrait avoir. Nous avons par exemple fait le choix de travailler uniquement avec des collaborateurs artistiques locaux ou ceux qui n'ont pas besoin de prendre l'avion pour les résidences de création ou les tournées. Nous avons aussi décidé de ne plus accepter de programmations one-shot à l'étranger, mais de penser des tournées raisonnées. Si nous devons absolument prendre l'avion, nous faisons en sorte de coordonner les programmations avec d'autres théâtres ou festivals sur place.
La crise sanitaire a-t-elle provoqué de nouvelles questions, réflexions, ou amené à reconsidérer ta pratique, ta recherche, etc. ?
Personnellement, cette période m’a été bénéfique. J'ai pris le temps de ralentir, de cibler mes objectifs, de mieux réfléchir et de canaliser mon énergie dans des projets qui me tiennent à cœur. En tant que professeur et chorégraphe, cette crise sanitaire n’a fait que souligner des questionnements que j'avais déjà avant le confinement. Principalement la question du toucher. Aujourd'hui, il est heureusement nécessaire de demander l'autorisation avant de toucher quelqu'un, et je suis très attentif à cela, car comme beaucoup de personnes, j'ai déjà vécu ce genre d'expériences intrusives. Mais le toucher reste un outil majeur dans la pratique de la danse, et dans le cadre des cours physiques, je ne vois pas de nécessité à demander l’autorisation pour toucher les pieds ou les poignets de mon partenaire. Je crains que ces précautions, poussées à l'extrême, perturbent la pratique et limitent l'éducation sensorielle et physique. C’est déjà le cas à la NYU Tisch à New York. À mes yeux, il est paradoxal que les gouvernements imposent des distanciations sociales dans certains contextes, tout en fermant les yeux sur les transports en commun où nous partageons des espaces très proches et souvent non choisis avec des inconnus. Pourquoi les compagnies ferroviaires et aériennes peuvent-elles encore remplir leurs trains et leurs avions sans distanciation sociale entre les passagers ? Le secteur des arts vivants doit être l’un des plus raisonnables et réduire ses jauges au strict minimum. La culture a peut-être été un peu trop obéissante.
La crise du Covid-19 a révélé l’ampleur de la fragilité des structures culturelles. Comment le milieu de la danse en Belgique s’est-il organisé pendant et après le confinement ?
Même si la Belgique est un État fédéral, les gouvernements wallon et flamand ne se sont pas accordés sur les mesures sanitaires prises contre le Covid. Cette particularité a provoqué des situations kafkaïennes à Bruxelles, car les artistes devaient constamment adapter leurs manières de travailler en fonction des consignes sanitaires de chaque fédération. Du côté des artistes, j'ai été heureux de voir certaines compagnies ouvrir leurs studios et organiser des événements publics dans leurs lieux de création. Les grandes structures belges à Bruxelles, comme Needcompany, Rosas, Ultima Vez, ont ouvert leurs portes sans passer par les théâtres. Peut-être que ces initiatives donneront des idées pour des programmations alternatives dans le futur. Cette crise a également mis en lumière des problèmes profonds liés aux statuts des artistes et des intermittents. Après plusieurs réclamations et pressions dans les médias, les compagnies subventionnées, dont la mienne, ainsi que plusieurs personnalités du spectacle vivant ont été accueillies par le gouvernement fédéral. Le cabinet ministériel a confirmé qu'il réfléchissait actuellement à la redistribution des subventions et au statut des artistes en Belgique. J’ai envie de croire qu’un nouveau chapitre est en train de s'écrire.
As-tu constaté des prises de conscience de la part de certains théâtres, des changements structurels ou une remise en question des paradigmes du milieu du spectacle vivant autour de toi ?
Je ne sais pas… Peut-être que ces changements ne sont pas encore visibles. Je déplore cependant de ne pas avoir vu beaucoup de théâtres subventionnés prendre l’initiative de redistribuer l’argent prévu pour la programmation des spectacles. Alors que la rentrée vient de commencer, je ne constate pas de changements significatifs ni de prises de position fortes de la part des directions. J’ai cependant observé que certains théâtres ont pris l’initiative de mettre en place une programmation trimestrielle. Cette programmation à court terme est une excellente opportunité pour les artistes. Habituellement, les théâtres prévoient leurs programmations bien à l’avance, et les agendas de chacun ne permettent pas de mettre en place des projets spontanés. Par exemple, j'ai récemment découvert une troupe de jeunes comédiens, Camping Sunset, accompagnée par Vooruit CAMPO à Gand, qui a organisé une série de vingt dates dans un bâtiment abandonné. Cet événement n’aurait sans doute pas eu lieu dans des conditions normales.
Le confinement a mis en stand-by vos projets en cours, vos répétitions et vos tournées. Ces annulations et reports ont-ils ou vont-ils engendrer des conséquences à long terme sur ta compagnie ou sur tes prochaines productions ?
C’est encore difficile de se prononcer sur les conséquences à long terme de ces annulations et de comment se passeront les prochains mois. Je peux juste dire que ces derniers mois ont été très difficiles pour la compagnie, car nous avons perdu plus de soixante dates, et leurs reports ne seront pas toujours possibles. Face à la surcharge de travail que ces reprogrammations allaient engendrer, nous avons fait le choix de renoncer à de nombreuses dates et je me limite désormais à environ 70 spectacles par an. Nous sommes déjà en septembre, et le rythme est à nouveau très intense. Certains théâtres nous ont même proposé de jouer plusieurs fois par jour pour rentabiliser les coûts, car les jauges sont divisées par deux ou trois. Bien sûr, nous avons refusé, car les performances sont trop physiques et épuisantes pour être jouées plusieurs fois de suite. Heureusement, les pièces que nous présentons se prêtent bien au contexte actuel et permettent de mettre en place facilement des distanciations entre les spectateurs. Nous avons aussi régulièrement l’occasion de présenter Screws en extérieur, et je me réjouis que les théâtres se rendent compte que leur structure ne se limite pas à leurs propres murs. J’espère que cette nouvelle donnée encouragera davantage de propositions en plein air, et que les chapiteaux cesseront enfin de se cantonner aux cirques pour accueillir d’autres disciplines.
Comment envisages-tu la rentrée, la saison à venir ?
Le spectateur joue un rôle central dans mon travail : son regard me nourrit sur scène, il me motive, me bouleverse et me transforme. J’aime lire le public, mais j’ai constaté que durant les présentations récentes d’étapes de travail, il est difficile de lire un spectateur lorsqu’il porte un masque. J’essaie tout de même de rester positif. C’est presque comme dans le fameux essai d’Heinrich von Kleist, Sur le théâtre de marionnettes : c’est l’expressivité du corps qui définit désormais l’émotion. Cette situation extraordinaire nous permettra peut-être de développer notre conscience du corps dans son ensemble et de ne plus la réduire uniquement au visage.
Photo Stine Sampers