Portraits d'été : Aina Alegre

Portraits d'été : Aina Alegre ​

Propos recueillis par François Maurisse

Pour certains, l’été est synonyme de repos, pour d’autres, il bat au rythme des festivals. Quoi qu’il en soit, cette période constitue souvent un moment privilégié pour prendre du recul, faire le point sur la saison écoulée et préparer celle qui s’annonce. Nous avons choisi de mettre à profit cette respiration estivale pour aller à la rencontre des artistes qui font vibrer le spectacle vivant. Artistes confirmés ou talents émergents, ils et elles ont accepté de se raconter à travers une série de portraits en questions-réponses. Cette semaine, rencontre avec Aina Alegre.

Quel est ton tout premier souvenir de danse ?

Mes premiers souvenirs remontent à l’enfance. Je me rappelle de moments très intenses de danse et de catharsis pendant les carnavals de la ville, ou lors des mariages familiaux. Ce qui me frappait, c’était cette énergie collective, cette joie presque contagieuse. Je voyais les gens danser, se laisser emporter, comme habités par quelque chose de plus grand. J’étais fascinée par la puissance de ce mouvement collectif, ce tourbillon d’émotions, et j’aimais me glisser dans cette énergie, m’y abandonner, pour ressentir ce lâcher prise, cette entrée presque douce dans un état de transe.

Quel spectacle t’a le plus marquée en tant que spectatrice ?

Il y en a plusieurs, pour des raisons très différentes. Mais celui qui me revient tout de suite, c’est Blessed (2007) de Meg Stuart. Tout au long de la pièce, une pluie incessante tombe sur le décor, le transformant continuellement. Cette pluie crée une sorte de paysage mouvant, instable. Et face à elle, Francisco Camacho danse, seul. Ce qui m’a marquée, c’est cette image très forte d’un homme solitaire, dans un monde en perpétuelle mutation. Il y avait quelque chose de profondément émouvant dans cette lutte silencieuse, cette présence obstinée au milieu du chaos.

Quels sont tes souvenirs les plus forts en tant qu’interprète ?

Je pense immédiatement à la pièce DELICES, un duo que j’ai créé en 2015 avec Charlie Fouchier. Nous y questionnons la notion d’altérité, le désir de se fondre dans l’autre, d’exister à deux, presque en un seul corps. Pendant tout le processus, nous avons exploré différentes qualités de contact, de toucher, travaillé la porosité entre les corps. Cela exigeait une écoute extrême, une attention constante à l’autre. Il y a un moment dans la pièce où nos corps sont liés par une corde, emmêlés, et nous devons nous démêler très lentement. Ce passage, d’une vingtaine de minutes, est à la fois très physique et très mental, car il demande une grande concentration tout en nous obligeant à lâcher prise, à faire entièrement confiance à l’autre.

Quelle rencontre artistique a le plus compté pour toi ?

C’est difficile d’en choisir une seule. Chaque rencontre m’apporte quelque chose, même celles qui semblent anodines au départ. Mais c’est vrai que les artistes avec qui je travaille sur mes projets personnels occupent une place particulière. On entre ensemble dans un processus intime, où l’on traverse des zones d’incertitude, de fragilité. Il faut s’accorder sur une vision commune, et ce chemin-là crée des liens très forts. Je pense aux interprètes, mais aussi aux personnes à la lumière, au son, à la dramaturgie, à la production… C’est tout un écosystème de confiance. Et puis, en tant que danseuse, le travail avec David Wampach m’a beaucoup marquée, notamment pour sa manière d’associer le jeu, la voix et le mouvement. Ces projets ont nourri chez moi une autre façon d’aborder la scène.

Quelles œuvres chorégraphiques composent ton panthéon personnel ?

Je pense au film Cabaret de Bob Fosse (1972), à l’œuvre de Valeska Gert, de La Argentina, de Kazuo Ohno. À Newark(1987) de Trisha Brown, au solo Une mystérieuse chose, a dit e.e. Cummings (1996) de Vera Mantero, à Souffles (2010) de Vincent Dupont ou encore à Jaguar (2015) de Marlene Monteiro Freitas. Ce sont des œuvres qui m’ont accompagnée à différents moments de ma vie, et qui continuent de me traverser.

Quels sont, selon toi, les grands enjeux de la danse aujourd’hui ?

La danse, pour moi, reste un espace de purge, un lieu d’évacuation, une traversée du corps vers quelque chose de plus vaste. C’est un canal pour partager une vision intime du monde, pour mettre en tension ce qu’on ressent et ce qu’on observe autour de nous. Dans mon travail, je m’intéresse beaucoup à la notion de décharge, à la manière dont le corps peut libérer ce qu’il contient. Mais je puise aussi dans les représentations sociales, historiques, culturelles du corps. Et puis la danse, le spectacle vivant en général, c’est un lieu utopique. Le théâtre, pour moi, a cette fonction rare de nous extraire du quotidien. Il permet d’observer, de rêver, de projeter. La danse doit continuer à inventer, à ouvrir des espaces pour les corps marginalisés, les corps autres. Elle doit dialoguer avec d’autres traditions, d’autres cultures du geste.Elle est à la fois réflexion, sensation, et célébration.

Quel rôle devrait avoir un artiste dans la société aujourd’hui, selon toi ?

Je pense que chaque artiste doit pouvoir choisir son rôle. Déjà, se positionner, c’est prendre une forme de responsabilité. Pour ma part, je milite pour qu’on reste à l’écoute de notre nécessité intérieure de créer, en lien avec ce que le monde traverse. Continuer à nourrir notre sensibilité, croire aux utopies, à la puissance de l’imaginaire. J’ai envie de défendre l’art pour ce qu’il est, en dehors de toute justification : un acte vivant. Et surtout, militer pour que l’art reste une pratique, quelque chose de concret, partageable, collectif.

Photo Grégoire Edouard