Aina Alegre, Le jour de la bête

Aina Alegre, Le jour de la bête ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Enracinée dans les traditions festives de sa Catalogne natale, la chorégraphe Aina Alegre explore avec Le jour de la bête les mécanismes de la catharsis collective. À travers les fêtes populaires, envisagées comme des espaces de partage, de tension et de libération, elle interroge la place du corps dans le groupe, et la manière dont se construit une communauté éphémère. En s’inspirant des gestes, des rythmes et des dynamiques de ces rituels, elle compose une nouvelle forme de célébration, où l’expérience du « faire communauté » devient à la fois moteur et matière chorégraphique.

Avec Le jour de la bête, tu sembles revenir à tes origines, en Catalogne. Pourquoi ce retour «  à la source  » ?

De manière consciente ou non, les projets que je crée prennent souvent racine dans des fragments d’expériences personnelles, des souvenirs, des sensations anciennes, parfois des rencontres marquantes. Il y a toujours un point de départ intime, quelque chose d’inscrit dans la mémoire corporelle, qui se dépose quelque part dans la peau, et qui sert ensuite de socle à une recherche plus collective. Pour Le jour de la bête, j’ai puisé dans mes souvenirs d’enfance, dans ces fêtes populaires de ma ville natale que je vivais chaque année avec beaucoup d’intensité. Depuis que je vis en France, cela fait maintenant onze ans, je continue à retourner à ces fêtes, mais avec une sensation de distance, comme si je devenais peu à peu étrangère à mes propres traditions. Cette distance m’a permis de commencer à les interroger autrement, et notamment à réfléchir à l’impact social et sensoriel de ces moments collectifs, à ce que j’appelle aujourd’hui le « corps de la fête ».

Quelle est la place de la fête en Catalogne ? Quels souvenirs et quelles sensations en gardes-tu ? Comment ont-ils nourri la pièce ?

En Catalogne, comme dans une grande partie de la Méditerranée, la fête occupe une place essentielle dans l’organisation sociale. Ce sont des événements qui rythment les saisons, qui marquent les temps collectifs, qui agissent comme des points d’ancrage ou de rupture dans le quotidien. Ces fêtes ont souvent une dimension rituelle très forte. Elles sont vécues comme des catharsis partagées, des explosions d’énergie, des lieux de joie mais aussi de tension, de dépassement. Pour Le jour de la bête, j’ai été très marquée par les castells, ces pyramides humaines dans lesquelles une communauté entière s’organise pour élever un enfant au sommet. Ce sont des actes aussi symboliques que physiques. Ils incarnent une architecture vivante, une image du collectif en mouvement. Cette pratique m’a permis de penser des notions comme la co-responsabilité, l’équilibre des forces, la nécessité d’être ensemble pour que quelque chose émerge. Tous ces principes ont nourri la pièce, autant sur le plan chorégraphique que politique.

Peux-tu donner un aperçu du processus chorégraphique ?

Je ne voulais surtout pas reproduire des danses traditionnelles. Mon intention était plutôt de réinventer un rituel à partir de matières issues de ces fêtes populaires : gestes, élans, énergies, spatialités… J’ai transmis aux interprètes certains pas, certaines frappes, des rythmes de base, mais très vite, nous avons cherché ensemble à faire émerger une partition propre, une écriture qui serait la nôtre. L’improvisation musicale a joué un rôle important, à travers les pieds, les mains, la voix, les appels, les souffles. Cela nous a permis de travailler sur la polyphonie et la polyrythmie, sur ce qui fait « groupe » sans uniformité. Dans un second temps, j’ai apporté des archives visuelles, sonores, des images de castells, de carnavals, de fêtes anciennes, pour alimenter un imaginaire commun, sans l’imposer.

Le jour de la bête interroge le collectif, les énergies partagées, les dynamiques de groupe. Comment abordes-tu la notion de communauté dans cette pièce ?

J’ai voulu comprendre comment une communauté se fabrique dans un temps court, autour d’un événement comme une fête. Ce qui m’intéresse, c’est son instabilité, sa capacité à se former et se dissoudre. Dans les castells, des corps très différents, par l’âge, la taille, le genre, s’organisent pour créer ensemble une structure éphémère. Et c’est dans ce geste commun que naît un sentiment d’appartenance. Ce que je cherche à mettre en scène, ce n’est pas une communauté figée, mais un organisme mouvant, en transformation permanente. Pendant le processus, nous avons aussi exploré des pratiques de co-responsabilité : comment chacun entre dans le groupe, à quel moment il en sort, comment les rôles se redistribuent, sans hiérarchie figée. Cela rejoint une idée politique : faire communauté, ce n’est pas se fondre dans un ensemble, c’est participer activement à une forme en construction.

De nombreux chorégraphes s’inspirent aujourd’hui de danses dites traditionnelles. Qu’est-ce qui, selon toi, anime ce retour au folklore ?

Je crois que beaucoup d’artistes ressentent aujourd’hui le besoin de réinterroger la danse comme pratique collective, participative, inclusive. On revient à des formes de danse où le lien prime sur la virtuosité, où l’on cherche des dynamiques de groupe, de partage, d’écoute mutuelle. Dans Le jour de la bête, il ne s’agissait pas de faire du folklore pour lui-même, ni d’en adopter les codes visuels, mais d’en extraire ce qu’il peut y avoir de profondément actif, de moteur. J’ai été attentive à des éléments comme le rythme, les frappes au sol, la durée, la transe, le rapport au sol et à la gravité, ou encore la dimension hypnotique de la répétition. Ces éléments permettent d’entrer dans un état modifié, de créer un terrain commun où les corps deviennent poreux aux autres, à l’espace, à la vibration.

La pièce évoque aussi l’idée de rituel. Comment as-tu abordé cette dimension ?

La célébration, la fête, sont pour moi indissociables d’une idée de rituel. Mais pas un rituel figé ou sacralisé. Un rituel vivant, changeant, collectif. Dans la pièce, nous inventons des actes, des gestes, des fictions partagées qui permettent au groupe de s’assembler, de traverser quelque chose ensemble, de créer une forme de catharsis. Cela passe par des frappes au sol, des charges physiques, des appels vocaux, mais aussi par la manière dont les corps se soutiennent, se portent, se relaient. Ce rituel est à la fois une construction de scène, mais aussi une réalité vécue pendant le spectacle.Le jour de la bête cherche à faire apparaître un espace de passage, où la fête devient moment de transformation, de partage d’énergie, et d’empathie collective.

Vu au Théâtre de Vanves. Photo Laurent Philippe.