
Yasmine Hugonnet, Se sentir vivant
Publié le 16 octobre 2017
Un corps presque immobile, une voix qui surgit de l’intérieur, une parole qui danse avant même d’être prononcée. Dans Se Sentir Vivant, Yasmine Hugonnet poursuit son exploration des seuils entre souffle et geste, texte et silence, présence et effacement. Ce solo resserré, traversé par la ventriloquie et nourri des premiers vers de La Divine Comédie, engage une écoute rare : celle d’un mouvement qui naît à l’intérieur, et d’une voix qui cherche un passage.
Après La Traversée des Langues, Le Rituel des Fausses Fleurs et Le Récital des Postures, tu reviens avec un nouveau solo : Se Sentir Vivant. Qu’est-ce qui t’a donné envie de continuer à explorer cette forme ?
Dès 2009, je portais déjà en moi certains fondements de ce travail, mais je n’avais ni les outils, ni le langage pour le partager avec justesse. Et autour de moi, peu comprenaient ce que je tentais d’énoncer, de mettre en forme. J’ai donc choisi de plonger seule dans la recherche, de 2009 à 2015, pour affiner mon écoute, comprendre ce qui était en jeu, comment le toucher, le creuser, et surtout, comment le transmettre. Travailler seule, c’est aussi le luxe du temps : on peut tout recommencer, ralentir, déplacer l’attention. Par ailleurs, j’éprouve un véritable attachement à la figure de l’individu seul sur scène, à cette relation entre un corps et le monde, sans médiation directe avec un autre corps. C’est là que se joue, pour moi, un lien plus profond entre présence, espace-temps et langage. Ce n’est pas que je refuse le dialogue entre individus, mais j’ai davantage d’attrait pour le tissage intérieur, entre soi et le monde.
Peux-tu présenter cette nouvelle création ?
Se Sentir Vivant marque une nouvelle étape, à plusieurs niveaux. Jusqu’ici, dans mes pièces précédentes, chaque geste provoquait une bascule qui s’inscrivait aussi dans un déplacement de l’espace. Le corps se transformait et se déplaçait simultanément. Dans cette pièce, le mouvement devient plus intériorisé, l’espace est resserré, recentré. Je suis restée presque immobile dans l’espace visible, concentrée sur ce qui change à l’intérieur, dans la texture même de l’attention. J’ai approfondi le travail de dissociation, mais aussi de transfert entre différentes zones du corps. J’ai exploré de nouveaux territoires sensibles, comme le visage, les micro-gestes, et des phénomènes complexes comme le sanglot, qui engage à la fois le souffle, la voix, le visage, et tout l’être. Je crois que dans cette pièce, je suis plus proche du spectateur, plus à l’écoute du lien invisible qui nous unit dans cette même bulle d’instant.
Dans Se Sentir Vivant, tu poursuis ta recherche autour de la voix et de la ventriloquie. Comment cette matière sonore te met-elle en mouvement ?
Toutes mes pratiques, danse, parole, voix, s’articulent autour de tensions entre visible et invisible, entre présence et effacement, entre unité et dissociation. Je vois la parole ventriloquée comme une forme de danse vocale : le son se déplace à l’intérieur du corps, traverse des espaces de résonance, avant de surgir. La voix change, le corps ne bouge pas, ou si peu. Il résiste, et cette résistance amplifie la vibration. Cela crée des zones de friction, des lieux de transformation où je peux « écarteler le temps », le tendre pour mieux faire émerger les contenus. Avec Se Sentir Vivant, j’ai pour la première fois intégré un texte existant, extérieur à ma pratique. Jusque-là, mes mots naissaient du corps, dans l’instant performatif. Ici, le rapport s’inverse. Ce changement déplace les enjeux : je pars d’un texte pour faire danser une pensée, et non plus l’inverse. Mais la ventriloquie reste ce point de jonction : c’est la parole qui danse avant de devenir signification.
Tu as travaillé à partir d’extraits de La Divine Comédie de Dante. Qu’est-ce qui t’a conduite à ce texte ?
Pendant l’été 2016, j’étais en pleine recherche autour de Se Sentir Vivant. Le corps, la posture, la voix commençaient à former un flux unique, une continuité expressive. La parole prenait de plus en plus de place, et ce qui m’habitait alors, c’était une forme de perte : la peur, la séparation, une difficulté à faire lien avec le réel. Un jour, je tombe sur La Divine Comédie dans ma bibliothèque. Je me dis : c’est peut-être le moment de lire ça. Et là, je tombe littéralement sur les premiers vers du Chant I. Ils résonnent avec une intensité troublante : l’homme perdu dans la forêt obscure, la perte du chemin, l’indistinction entre veille et sommeil, entre rêve et réalité. Je m’y suis reconnue. Alors j’ai décidé de travailler à partir de ce Chant, de l’explorer à travers trois langues, italien, français, anglais, pour traverser différentes strates de perception et de sensibilité. Ce texte a donc résonné d’abord comme un miroir intime, puis il est devenu un levier scénique.
Vu au Centre Culturel Suisse à Paris. Photo Simon Letellier.