
Volmir Cordeiro, Une foule sans visage
Publié le 22 février 2018
Quiconque croise Volmir Cordeiro dans une foule s’arrête inévitablement sur sa silhouette. Son anatomie détonne et fascine : sa taille avoisine les deux mètres, ses jambes et ses bras d’albâtre sont extraordinairement longs, lui conférant une silhouette quasi tentaculaire. Depuis peu également, sa tignasse rousse a laissé place à un crâne rasé à blanc. Le danseur connaît le pouvoir d’attraction de son physique hors norme et joue de ces particularités dans l’écriture corporelle de chacune de ses pièces. En seulement quelques années, le jeune chorégraphe brésilien a su s’imposer sur la scène chorégraphique française et esquisser les contours d’une œuvre singulière et incendiaire.
Chacune de ses créations est pour lui l’occasion de se laisser envahir par un imaginaire, à partir duquel il construit un catalogue composé de gestes, de postures, d’attitudes. Poreux au milieu qui l’environne, sensible aux gens et aux situations observées, son corps est traversé par des corporéités brutes qu’il incarne toujours avec justesse et véracité. Dans son premier solo Ciel (2012), il donne vie à une foule de personnages marginaux (prostituées, drogués, fêtards…). L’artiste témoigne : « Ciel était une sorte de reconnexion avec le Brésil, un voyage profond dans ma mémoire. Ces personnes participaient à ma vie de carioca, et j’ai fini par ressentir leur absence une fois arrivé en France. Par ce voyage dans la mémoire, je débarque dans un imaginaire spécifique et, à partir de cet imaginaire, je retrouve des sensations qui finissent par générer du geste. » Dans sa deuxième création Inês (2014), sa recherche, encore une fois innervée par le mal du pays, se resserre autour d’une femme devenue icône populaire au Brésil : « Inês est la pièce la plus inquiète de toutes. À chaque fois, le fantôme d’Inês revient avec force ; c’est une pièce qui a très peu de choses résolues par rapport à d’autres. Il faut sans cesse négocier avec le fantôme d’Inês, c’est la présence absente qui vient réclamer sa place. »
Ses performances ont pour leitmotiv d’être frontales et adressées. La relation entre le danseur et le public s’échafaude toujours par l’acuité du regard : ses yeux captivent autant qu’ils transpercent. « Toutes mes pièces sont fondées sur le regard de l’autre, sur la capacité de lever les yeux devant quelqu’un d’autre… Je veux que le public ait la sensation d’exister pendant que je danse et que le regard brise cette séparation… Cette notion de frontière est présente dans toutes mes pièces : je suis autant spectateur que ceux qui me regardent... Je suis parfois avec vous, vous êtes parfois avec moi, et cette tension mobilise une dialectique. » Accentué par des grimaces qui déforment les traits de son visage, ce travail autour du regard souligne une autre particularité du travail de Volmir Cordeiro : la relation entre l’image et les mots. Le chorégraphe récolte en effet de nombreux textes avant de commencer la création d’un nouveau spectacle : « Je ne vais pas en studio sans être chargé en amont par des mots, la danse émerge souvent des textes. Ce n’est pas fou si je me mets alors à parler pendant que je danse… » Retranscrits sous forme de gestes ou mis en voix, ces textes forment le terreau d’une écriture chorégraphique prolixe, portée par le verbe. Qu’il soit murmuré, adressé ou scandé, il interpelle toujours l'audience.
Dans Rue (2015), avec le percussionniste Washington Timbó, le chorégraphe s’est approprié les poèmes de Bertolt Brecht sur la guerre, faisant jaillir avec fougue la violence des mots du dramaturge allemand. À contrario, le travail autour du texte est parfois souterrain, comme dans le duo Époque (2015) co-signé avec la danseuse Marcela Santander Corvalán. Ensemble, les deux comparses ressuscitent les gestes de chorégraphes femmes issues de leurs patrimoines de la danse : Valeska Gert, Josephine Baker, Vera Mantero, Yoko Ashikawa, Anita Berber… « C’est la seule pièce dans laquelle je ne parle pas. Pourtant, nous avons beaucoup travaillé avec des textes théoriques et critiques. Nous avons décidé de ne pas regarder de vidéos, afin de garder la puissance des mots comme générateurs d’un imaginaire gestuel. Pendant le spectacle, nous restons silencieux, mais nous sommes en permanence accompagnés par ces mots… Avant la pièce, nos échauffements passent d’ailleurs toujours par la relecture des textes pour se les remémorer. »
Programmées aussi bien dans des espaces dédiés aux formes spectaculaires que dans des lieux inattendus, les danses de Volmir Cordeiro se confrontent à des architectures et des environnements disparates, bien que toutes ses pièces aient été créées au théâtre. Affranchies de tout décor, ses chorégraphies s’acclimatent aux (mi)lieux où elles sont présentées. « Si mes pièces sont très pauvres scéniquement, c’est aussi parce que l’espace devient mon complice. J’aime les cadres qui poussent les contraintes, chercher des tensions qu’on ne trouve pas dans une boîte noire, trouver des éléments de fuite. » L’idée même de boîte noire ne semble plus être une condition nécessaire de sa production scénique, en témoigne ses multiples escapades en dehors des plateaux, préférant alors des paysages verdoyants et bucoliques, des musées ou des zones de circulation, qui deviennent, par sa seule présence, de nouveaux espaces propices au spectaculaire.
Dans sa dernière création L'œil, la bouche et le reste (2016), avec les danseurs Calixto Neto, Isabela Santana et Marcela Santander Corvalán, le chorégraphe explore les possibilités d’une danse bestiale et orgiaque émergeant d’un travail autour de l’œil et du regard. Cette pièce met en exergue une particularité qui nimbe l’ensemble de son œuvre : depuis son solo Ciel, où son sexe et son pubis sont visibles à travers un demi-justaucorps transparent, jusqu’au duo Époque où les deux interprètes offrent leur nudité à la vue du public, et jusqu’à ce dernier quatuor où sexes, seins, fesses sont exhibés avant qu’une orgie charnelle et libidinale ne vienne entremêler les chairs, l’éros anime et transcende sans vergogne les corps qui peuplent ses pièces.
Pensée comme une collection d’images ayant nourri son imaginaire tout au long de la création, l’exposition L’œil, la bouche et le reste réunit une sélection de vidéos explorant les organes du visage. Une soirée spéciale, Une Nuit des Visages, inaugure l’événement au Centre National de la Danse à Pantin, réunissant des artistes invités, Volmir Cordeiro, Isabela Fernandes Santana, Marcela Santander Corvalán, Jérôme Marin, Ana Rita Teodoro, Claudia Triozzi et Aude Lachaise, avec des performances en résonance avec les thématiques de l’exposition, sous forme de courtes séquences extraites de leur travail ou créées sur mesure pour l’occasion.
Photo © Alain Monot