Vader, Peeping Tom

Vader, Peeping Tom ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Création après création, le collectif bruxellois Peeping Tom imagine des environnements où l’hyperréalisme vacille sous la pression de l’étrange : une pièce engloutie sous la terre (Le Sous-sol), un champ enneigé jonché de caravanes (32 rue Vandenbranden), une vaste demeure bourgeoise (À Louer). Avec Vader, premier volet d’une trilogie consacrée à la famille, la compagnie poursuit ce sillon en investissant une maison de retraite. Dans cet espace fragile, où le quotidien des pensionnaires devient matière à fiction, Peeping Tom sonde la figure du père.

Créée avec huit interprètes de la troupe, dont l’incroyable Leo De Beul, 76 ans, et une dizaine de comédiens amateurs, Vader se déploie comme un rêve éveillé où la banalité du quotidien se fissure pour laisser surgir l’irrationnel. De longs voilages blancs, jaunis par le temps, encadrent un plateau aux murs verts décrépis et au sol recouvert de moquette rouge. Cet espace, familier et décalé, figure la salle commune d’une maison de retraite. À l’arrière, une estrade se transforme en scène pour des rencontres musicales improbables entre chanteurs âgés et jeunes interprètes costumés en septuagénaires.

Comme toujours chez Peeping Tom, les corps se plient, se contorsionnent, se tordent jusqu’à défier la gravité, affrontant des forces invisibles. Nourrie de scènes du quotidien, la pièce compose une mosaïque de récits où se dessine le portrait d’une génération encadrée, bridée, partagée entre rêves d’échappée et réminiscences douloureuses. La présence des seniors y ajoute une force particulière : leur énergie retrouvée se heurte à la réalité du temps qui passe, notamment lors des visites maladroites des enfants. Ces apparitions brèves rappellent cruellement que ces corps en lutte sont aussi des parents, et que derrière la joie renaissante se tapit l’éloignement et l’effritement des liens familiaux.

Figures polymorphes, les danseurs de la compagnie endossent tour à tour les rôles d’infirmiers, d’agents d’entretien, de chanteurs ou de simples visiteurs. Chaque apparition ouvre une brèche, comme un fragment de mémoire qui resurgit ou une zone d’oubli qui se creuse. Certaines séquences marquent durablement : la comédienne Marie Gyselbrecht balayant l’air d’une longue perche au-dessus des spectateurs des premiers rangs, ou encore Leo De Beul, 76 ans, jouant et chantant au piano, entouré de groupies du troisième âge dans une scène tour à tour tendre, absurde et bouleversante. Par ces enchaînements décalés, Peeping Tom construit un théâtre où le quotidien se dédouble, où réel et imaginaire se confondent pour donner naissance à une poésie de l’absurde.

Tendre et cruel à la fois, poétique et grinçant, Vader illustre une nouvelle fois le talent de Gabriela Carrizo et Franck Chartier, qui poursuivent leur exploration des marges de l’existence avec une justesse bouleversante. En agençant une succession d’images fortes et de sensations troublantes, la compagnie redonne au théâtre sa puissance première : celle d’émerveiller autant que d’inquiéter, de faire vaciller les certitudes et de réactiver notre imaginaire. Vader étreint le spectateur et le laisse suspendu entre deux mondes, dans cet entre-deux fragile où les souvenirs continuent de danser aux côtés des vivants.

Vu au KVS à Bruxelles. Photo Herman Sorgeloos.