
Singspiele, Maguy Marin
Publié le 21 novembre 2014
Fidèle à ses recherches radicales, Maguy Marin taille dans la chair du théâtre pour n’en garder que l’os. Dans sa nouvelle création Singspiele, la chorégraphe Maguy Marin confie à David Mambouch l’espace nu d’un plateau, un vestiaire épars et une pile de visages imprimés sur papier. Avec ces seuls éléments, la pièce déploie un questionnement sur l’identité, la métamorphose et notre rapport à l’autre. Dès les premiers gestes, les mains de l’interprète tirent délicatement une feuille du bloc : un visage apparaît. Comme un aveugle qui explore le monde, il tâtonne, cherche, puis s’empare de vêtements abandonnés pour habiller ce visage d’une nouvelle peau. Chemises, manteaux, tuniques, escarpins composent un vestiaire hétéroclite où chaque costume devient un masque, chaque métamorphose une fiction silencieuse.
Ce dispositif trouve un écho dans la pensée du philosophe Emmanuel Levinas : « La manière dont se présente l’Autre, dépassant l’idée de l’Autre en moi, nous l’appelons, en effet, visage. » À chaque transformation, David Mambouch incarne une foule de présences fugitives. Les visages surgissent comme dans une rue traversée de passants : regards éphémères, sourires esquissés, élans d’abandon. Sans récit ni parole, Singspiele raconte de multiples micro-histoires où chacun projette ses propres images.
La force du spectacle réside dans cette capacité à faire naître, d’un geste minimal, une multitudes de présences. L’interprète devient un mille-feuille d’humanité, condensant sur son corps la mémoire de figures célèbres comme d’anonymes. Le spectateur est happé, fasciné, invité à contempler cette humanité recomposée.Mais cette puissance initiale s’érode au fil de la répétition. À force d’accumuler les visages et les costumes, la singularité des portraits s’efface. À force d’accumuler les visages et les costumes, l’impact des métamorphoses s’émousse, et la tension dramatique qui soutenait le spectacle perd progressivement de son intensité.
Avec Singspiele, Maguy Marin signe une œuvre audacieuse, exigeante, qui interroge notre regard sur l’autre et sur les images qui nous façonnent. C’est précisément dans cette radicalité assumée, parfois jusqu’à l’excès, que réside la force de la pièce : une puissance qui ne se livre pas immédiatement, mais qui continue de travailler le spectateur, comme une résonance intérieure, longtemps après la représentation.
Vu au Théâtre national de Bretagne. Photo Benjamin Lebreton.