Liz Santoro et Pierre Godard, danser l’incertitude

Liz Santoro et Pierre Godard, danser l’incertitude ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Formés en neurosciences pour l'une et en mathématiques appliquées pour l'autre, les chorégraphes Liz Santoro et Pierre Godard poursuivent depuis plusieurs années une recherche minutieuse sur les liens entre mouvement, langage et perception. Du quatuor précédent Relative Collider, nous retrouvons Liz Santoro et Cynthia Koppe, désormais accompagnées par Teresa Silva et Marco D'Agostin. Pierre Godard est absent du plateau, mais il est bien là, encore présent derrière un écran d’ordinateur, dans la régie perchée derrière les spectateurs. Lorsque nous rentrons dans la salle, les quatre danseurs s’activent déjà sur le plateau et tout laisse à penser qu’ils attendent simplement que le public s’installe, alors même qu'ils sont déjà en train de composer, en direct, la partition du soir. Rien ne laisse supposer que l'apprentissage en cours constitue déjà le premier acte de la pièce.

Traversé par des stries de bandes noires, le plateau est à l’image d’une grande bande de papier perforée déroulée, support d’information qui fait subtilement écho, comme l’indique déjà le titre de la pièce, à Claude Shannon. Ce pionnier de l'informatique et de la théorie de l'information est également l’auteur d’une formule mathématique, l’entropie de Shannon, notion que Liz Santoro et Pierre Godard développent et déploient ici au profit d’une dramaturgie quasi scientifique. Le visage extrêmement concentré, les quatre danseurs débutent consciencieusement une minutieuse chorégraphie élaborée à partir de mouvements simples additionnés les uns aux autres. Un bruit sourd et continu, qui accompagne le quatuor depuis le début de la représentation, se transforme alors peu à peu en métronome, impulsant une cadence commune : s'esquisse alors un fascinant motif chorégraphique et oral, combinant en temps réel une variation infinie de mots et de gestes.

Construit à partir d’une combinaison de gestes et de textes régis par des contraintes différentes chaque soir, For Claude Shannon continue d’explorer des possibilités techniques et esthétiques entre mouvement et langage, poussant encore plus loin les expérimentations initiées avec We Do Our Best et Relative Collider. Apprendre une nouvelle langue, un nouveau système d’écriture, un code somatique et lexical - qui combine des gestes et des mots - pour ensuite jouer avec : construire, déconstruire et reconstruire autrement. Autant de variables qui génèrent une écriture imprévisible, quasi empirique, transformant le plateau en un grand laboratoire du geste où rien n’est acquis d’avance et où tout s'invente en live. Une partition en rhizome, éminemment fluide, qui fait du déséquilibre un principe vital.

Portée par un protocole rigoureux mais ouvert à la surprise, For Claude Shannon devient un lieu d'observation sensible où l'information circule et se réinvente à chaque instant. Derrière l’apparente simplicité des séquences minimalistes se cache une haute voltige cognitive, une complexité qui ne cherche jamais l'esbroufe, mais qui nourrit en profondeur notre regard. Cette pièce à la beauté discrète, où tout est affaire de concentration, de micro-écoutes et de circulation invisible, poursuit l’ambition généreuse de Liz Santoro et Pierre Godard : celle de transformer l’acte chorégraphique en une pensée incarnée, en un art de la relation aussi précis qu’énigmatique.

Vu à l'Atelier de Paris CDCN. Photo Patrick Berger.