
Anne Teresa de Keersmaeker, Danser le souffle de Rilke
Publié le 2 décembre 2015
Dépouillée de ses pendrillons, la scène nue accueille Michaël Pomero qui s’élance dans un solo inaugural, silencieux et tendu. Pleine lumière dans la salle, il inscrit sur le sol du plateau les empreintes de ses déplacements. Il traîne des pieds, lève les bras, pointe des directions et esquisse les prémices d’une partition chorégraphique qui constituera l’ossature de Die Weise von Liebe und Tod des Cornets Christoph Rilke, la nouvelle création d’Anne Teresa De Keersmaeker. Pour la seconde fois après Partita 2 (2013), elle compose un duo homme-femme en s’impliquant physiquement comme interprète. Après avoir exploré Shakespeare dans Golden Hours (As You Like It) (2015), la chorégraphe flamande poursuit son travail d’articulation entre danse et littérature, cette fois à partir d’une œuvre de jeunesse de Rainer Maria Rilke, La Mélodie de l’amour et de la mort du cornette Christoph Rilke, publiée en 1906.
Les interprètes évoluent sur un vaste sol gris poudré d’une fine couche de poussière, sensible aux moindres frôlements. Cette écriture visuelle n’est pas inédite chez Keersmaeker : on pense à En Attendant (2010) sur la terre battue du cloître des Célestins à Avignon, ou à Cesena (2011) où des cercles de sable, lentement effacés, révélaient les architectures du mouvement. Ici, la scénographie semble rejouer l’épure de Violin Phase (1981), solo mythique dansé sur du sable blanc. Mais les parcours, longtemps géométriques, cèdent à une cartographie plus sauvage, à une énergie spontanée et chaotique. Sous nos yeux se tisse une topographie mouvante, entre ratures, effacements et surgissements.
Le duo partage le plateau avec la flûtiste Chrissy Dimitriou, dont les interventions scindent et nourrissent la respiration du spectacle. Seule en scène, elle interprète avec virtuosité Opera per flauto et Immagine Fantasia / All’aure in lontananza du compositeur Salvatore Sciarrino. Ces pièces minimalistes, presque effleurées par le souffle, instaurent une tension vibratile entre le geste musical et le geste dansé. Déjà présente sur Vortex Temporum et remarquée pour My Breathing is My Dancing au WIELS de Bruxelles, Dimitriou inscrit son souffle au cœur de cette dramaturgie suspendue. Cette dialectique entre présence sonore et mouvement silencieux prolonge les expérimentations de Partita 2 : entendre, voir, ressentir, dans un déséquilibre perpétuel.
Anne Teresa De Keersmaeker et Michaël Pomero dansent à l’unisson ou en contrepoint, dans un silence dense, presque pesant. Leurs gestes, brefs et sobres, privilégient des variations de trajectoires rectilignes ou de boucles serrées au seuil du plateau. Les bras tendus, les genoux levés, les pas lourds raclant la poussière, ils dessinent une danse de la résistance, ancrée au sol, poussiéreuse et obstinée. La brume de poussière flottant autour d’eux souligne l’érosion du geste, l’effacement progressif des corps dans l’espace. Figures solitaires ou éphémères duos, leurs corps s’accordent par éclats, suspendant le temps dans de brefs arrêts, propices à l’émergence de la parole.
Déjà sous-jacente dans l’œuvre de Keersmaeker, la tension entre texte et mouvement atteint ici un degré de radicalité inédit. De Cesena à Golden Hours (As You Like It), où Shakespeare murmurait à travers la danse, la chorégraphe a toujours cherché à donner voix et chair aux mots sans les illustrer platement. Ici, le texte de Rilke est d’abord projeté dans le noir, affranchi de toute incarnation, avant d’être pris en charge par la voix nue de Keersmaeker. Seule, dans un silence absolu, elle sculpte l’espace avec ses mots et son souffle, faisant naître le mouvement de la matière même du langage. Avec Die Weise von Liebe und Tod des Cornets Christoph Rilke, Anne Teresa De Keersmaeker signe une œuvre radicale, dépouillée et vertigineuse, où la danse devient souffle, et le souffle devient mémoire du geste.
Vu au T2G, Théâtre de Gennevilliers. Photo Anne Van Aerschot.