Miramar, Christian Rizzo

Par . Publié le 15/04/2022



La silhouette d’une femme allongée sur le flanc, emmitouflée dans un grand manteau, se découpe comme une dune feutrée entre le sable de la plage et le ciel d’hiver. Cette femme s’est endormie et se réveille face à la mer. Lorsqu’elle ouvre les yeux, elle ne semble pas sûre d’être dans le réel ou encore blottie à l’intérieur d’un rêve. Elle regarde l’horizon et sa mélancolie infuse le plan comme le paysage. Alors que Miramar (« regarder la mer ») de Christian Rizzo s’ouvre dans la pénombre, cette séquence tirée du film Seule sur la plage la nuit du réalisateur sud-coréenHong Sang-soo arrive comme en surimpression dans notre imaginaire. Car c’est aussi la silhouette d’une femme seule, de dos, qui entre sur l’immense plateau vide de l’Opéra de Lille. Vania Vaneau progresse en marchant lentement dans l’obscurité, suivant du regard deux traits de lumière qui figurent en fond de scène un horizon voilé, les rives d’un ailleurs lointain. La ligne pointillée de diodes blanches et un banc de lumière rasante font penser à des signaux envoyés depuis un pays autre ou un territoire situé au-delà des vivants, et ces motifs lumineux luisent seuls dans un aplat profondément noir. Spirales, sauts éruptifs, torsions, directions pointées par des lignes de corps étirées avec vivacité : la danseuse solitaire et bondissante marque l’espace, ses mouvements y inscrivent des zébrures d’énergie. Comme s’il s’agissait de donner vie à cette étendue vaste et sombre, pour que quelque chose y advienne. 

Puis elle disparaît, ou plutôt sa présence est absorbée dans l’avancée d’une ligne soudaine d’une dizaine de corps, qui entrent de dos par la coulisse et balayent le plateau d’une marche scandée dans un unisson parfait. La disparition de l’interprète esseulée laisse place à un grand tableau de groupe, où des grappes de danseur.ses, toujours dos à nous, silhouettes découpées dans la pénombre, signent l’espace de motifs portés en duos, en trios qui avancent et reculent par vagues. C’est très dansé, très composé, notre regard est invité à circuler de groupe en groupe. Le tout dans une certaine anonymisation puisque les visages et leurs expressions nous sont inaccessibles. Qui sont ces silhouettes engagées dans un mouvement de va-et-vient, qui tendent à rejoindre la ligne d’un horizon noirci avant de revenir sur leurs pas ? Il y a une grande tonicité engagée dans ces corps qui tendent vers, s’élancent, voire même s’envolent vers les airs et sont portés par d’autres. On y lit des formes de rêves, d’espoirs de traversées, de projections fantasmées, de déplacements désirés. Pourtant, cette partition chorale s’adresse à une étendue qui semble bouchée, leurs gestes vifs se fondent dans le noir d’encre. 

Un engourdissement gagne, ourdi par les boucles musicales lancinantes composées par Gérome Nox qui créent un effet hypnotique, alourdissent l’atmosphère et empèsent Miramar d’une poix ombrageuse. La partition musicale confère une singularité étrange à cette assemblée dansant dans une dynamique teintée de mélancolie, à ce mouvement chorégraphique qui avance et recule par flux et reflux. Si Miramar appelle chacun.e à projeter ses propres images de rivages, ce serait littéralement une chorégraphie de bouteille à la mer : lancer des mouvements comme des signes vers un noir creusé par la partition lumineuse, comme toujours magistrale, signée Caty Olive. La lumière balaie en effet le plateau comme une ondée, progressant tel un scanner par un mécanisme qui agence et quadrille l’espace dans une chorégraphie à part entière, maintenant en vie le contraste entre la légèreté virtuose des corps qui dansent et se heurtent à la barrière invisible d’un rivage infranchissable dans un même mouvement.

Christian Rizzo dépeint son paysage de bord de mer dans une lisière, à l’interstice entre tumultes de la vie intérieure, ce qui pourrait se rêver lorsque l’on regarde vers la mer ou l’océan, et l’existence sociale, la condition d’être soi parmi les autres. La solitude de Vania Vaneau en contrepoint du groupe, leurs marches parallèles, parfois partagées dans un même espace mais avec l’impossibilité de se retrouver totalement : lors d’un dernier mouvement collectif, les corps roulent en une même tresse du fond de scène vers le bord, comme pris dans le même filet, et la silhouette du début se détache à nouveau, laissée sur le carreau, échouée en arrière. 

In extremis, une figure apparaît alors de l’autre côté, à la fois fantôme, fantasme, folklore, un surgissement comme un écho venu finalement répondre aux signaux. Il y a bien quelqu’un au bout du fil. Un miroir que l’on pensait sans tain finit par former une image, et pourrait nous dire que l’invisible, en réalité, entend nos appels. 

Miramar, vu à l’Opéra de Lille. Chorégraphie, scénographie, costumes Christian Rizzo. Avec Youness Aboulakoul, Nefeli Asteriou, Lauren Bolze, Lee Davern, Fanny Didelot, Nathan Freyermuth, Pep Garrigues, Harris Gkekas, Raoul Riva, Vania Vaneau. Création lumière Caty Olive. Création sonore Gérome Nox. Photo © Marc Domage.


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