Katie Mitchell, Théâtre sous caméra

Katie Mitchell, Théâtre sous caméra ​

Propos recueillis par François Maurisse & Wilson Le Personnic

Double présence parisienne pour Katie Mitchell, qui signe simultanément deux mises en scène : La Maladie de la mort au Théâtre des Bouffes du Nord (dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre de la Ville) et Schatten (Eurydike sagt) au Théâtre de la Colline.

Reconnue pour ses performances hybrides mêlant théâtre et cinéma, Katie Mitchell poursuit avec ces deux créations une exploration méthodique du potentiel dramaturgique de la vidéo sur scène. Véritables plateaux de tournage à vue, ses dispositifs donnent à voir, en temps réel, les comédiens, l’équipe technique et les images projetées en direct. Ce dédoublement constant du regard, entre écran et plateau, devient une signature, un ressort formel qui traverse l’ensemble de son œuvre. Si l’on retrouve ici les procédés déjà éprouvés dans ses spectacles précédents, force est de constater la précision avec laquelle elle orchestre ces deux nouvelles pièces.

La Maladie de la mort, texte écrit par Marguerite Duras en 1982, met en scène les rendez-vous nocturnes, dans une chambre d’hôtel en bord de mer, d’un homme et d’une femme, incarnés par Laetitia Dosch et Nick Fletcher. Un écran surplombe un décor modulable où chaque geste est millimétré. Dans une cabine vitrée, à jardin, Irène Jacob livre à la troisième personne le récit clinique de ces rencontres. Rémunérée pour être présente chaque nuit, la jeune femme répond aux désirs, principalement sexuels, d’un homme muré dans une forme d’incapacité affective. Ce huis clos froid et fragmentaire trace en creux le portrait de deux êtres désaffectés, figés dans un rituel sans émotion.

Filmé en noir et blanc, le film projeté mêle prises en direct et séquences extérieures (la mer, la façade d’un hôtel, des images d’enfance). Centré sur le corps féminin, vu à travers le regard de l’homme et des caméras, le dispositif redouble le rapport de domination, souligné par la présence envahissante des cadreurs. Malgré la virtuosité technique, la mise en scène, rigide et distante, produit un objet volontairement opaque, à l’image de cette relation sans attachement.

Changement de ton, sans changement de méthode, avec Schatten (Eurydike sagt), nouvelle collaboration de Katie Mitchell avec la troupe de la Schaubühne. Cette adaptation du texte d’Elfriede Jelinek, réécriture féministe du mythe d’Orphée et Eurydice, prolonge ses recherches sur le regard masculin et les mécanismes d’oppression. Même dispositif : une comédienne (Stephanie Eidt), isolée dans une cabine vitrée, incarne la voix intérieure d’Eurydice, pendant qu’une équipe technique s’active autour d’un décor mouvant.

Ici, Orphée (Renato Schuch) est une rock star cherchant à ramener Eurydice (magnifique Jule Böwe) des enfers, après qu’elle a été mordue par un serpent en plein concert. À bord d’une petite Coccinelle Volkswagen, le couple entame une traversée étrange vers le monde des vivants. Mais en chemin, Eurydice se remémore une vie d’effacement et de domination, jusqu’à choisir de rester dans les ténèbres, loin d’Orphée. Haletante et intensément politique, cette fugue intérieure se déploie dans une scénographie complexe, précise, foisonnante.

Qu’elles soient inspirées de Duras, Jelinek, Genet, ou Strindberg, les mises en scène de Katie Mitchell tendent toutes à se recentrer sur une figure féminine, prise dans un réseau de regards, de discours ou de rapports de pouvoir. En décortiquant les mécanismes de la représentation, en exposant le dispositif lui-même, la metteuse en scène interroge notre manière de voir, autant que celle des personnages. Et redonne aux corps féminins, longtemps captifs de la scène ou de l’image, une puissance d’adresse, de retrait ou de refus.

Vu au Théâtre des Bouffes du Nord et au Théâtre de la Colline. Photo Stephen Cummiskey.