Pourvu qu’on ait l’ivresse, Latifa Laâbissi & Nadia Lauro

Pourvu qu’on ait l’ivresse, Latifa Laâbissi & Nadia Lauro ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Troupe unique en France, la compagnie de l’Oiseau-Mouche forme des personnes en situation de handicap mental au métier de comédien et a signé, depuis sa création en 1981, plus d’une quarantaine de pièces de théâtre et de projets aux formes singulières. Installée depuis 2001 au Théâtre de l’Oiseau-Mouche à Roubaix, la compagnie invite et travaille avec des metteurs en scène et des chorégraphes d’horizons très divers, renouvelant sans cesse son répertoire. C’est dans ce lieu de recherche théâtrale qu’est né Pourvu qu’on ait l’ivresse de Latifa Laâbissi et Nadia Lauro. Véritables alter ego artistiques, elles collaborent ensemble depuis plus de dix ans, inventant à quatre mains des dispositifs où l’espace visuel et corporel se répondent. Depuis Self Portrait Camouflage (2006), pièce désormais culte, elles développent une écriture du regard, aussi bien esthétique que politique, où se mêlent plasticité, engagement et altération des formes.

Co-signé par Lauro et Laâbissi, Pourvu qu’on ait l’ivresse réunit deux danseuses professionnelles et cinq comédiens de la compagnie de l’Oiseau-Mouche au sein d’un dispositif quadri-frontal aux allures de table de jeu à échelle humaine. Présentée comme une « pièce-action », la performance se déploie en trois parties successives, suivant des scores simples, activés par six joueurs et un narrateur. Ces instructions de jeu, aussi minimalistes qu’efficaces, laissent libres les trajectoires de chacun et offrent une dimension aléatoire savoureuse au déroulement de la partition scénique. Bordé de chaque côté par les spectateurs, le plateau est entièrement recouvert d'un grand tapis vert. Le message est clair : nous sommes bien dans une aire de jeux, un territoire mouvant à explorer et recomposer. Tout commence par une partie de Mikado géants, aussi longs que des javelots, que les interprètes retirent un à un, déployant gestes et tensions.

Chaque angle du plateau est jalonné par un micro à pied : autant de zones de paroles où Jonathan Allart, comédien et récitant, colore les images par son phrasé. Une fois la scène vidée, les interprètes reviennent pour une nouvelle partie de Mikado « à rebours » : ils élaborent un buisson d’épines, un enchevêtrement végétal de lances de bois, une agave géante sur laquelle s’embrochent danseurs et comédiens. Le plateau, débroussaillé avec énergie, est à nouveau sujet à transformation. Munis de ciseaux, les interprètes découpent la moquette en énonçant une liste de pays et de villes - Brésil, Roubaix, Lille, Suisse, etc. - lacérant les frontières approximatives d’un territoire imaginaire. Sous le tapis vert, une nouvelle surface jaune émerge. Les morceaux de tissu s'entassent au sol, tandis que se redessine sous nos yeux une cartographie éclatée du monde. À son micro, Jonathan Allart se glisse dans la peau d’un commissaire-priseur, transformant la scène en salle des ventes effrénée.

Avec Pourvu qu’on ait l’ivresse, Latifa Laâbissi et Nadia Lauro continuent d’explorer avec ingéniosité le pouvoir du geste, de la parole et de l’image. Leur terrain de jeu devient une fabrique d’instabilités, où l’espace, le texte et les actions produisent un théâtre des possibles, ouvert aux dérives et aux réinventions. Elles attisent notre imaginaire sans assigner de lecture unique, laissant émerger des fragments de récits, des visions éphémères, des territoires poétiques en perpétuelle recomposition. À travers ces différents régimes d’actions, Pourvu qu’on ait l’ivresse propose une expérience sensorielle et mentale, fertile, déstabilisante et profondément accueillante.

Vu au Théâtre Nanterre Amandiers. Photo Nadia Lauro.