Grande Finale, Hofesh Shechter

Grande Finale, Hofesh Shechter ​

Propos recueillis par François Maurisse & Wilson Le Personnic

En moins d’une décennie, Hofesh Shechter s’est imposé comme une figure incontournable de la scène chorégraphique internationale. Ancien danseur de la Batsheva Dance Company en Israël, il est aujourd’hui artiste associé au Sadler’s Wells Theater à Londres, aux côtés de chorégraphes majeurs comme Akram Khan, Wayne McGregor ou Crystal Pite, tandis que sa propre compagnie est résidente au Brighton Dome. Présentée en première mondiale à la Grande Halle de La Villette, Grand Finale marque le retour en force du chorégraphe, dans le cadre de la programmation hors-les-murs du Théâtre de la Ville. Après Sun (2013) et Barbarians (2015), créations inégales qui avaient laissé une impression mitigée, Hofesh Shechter renoue ici avec la fièvre de ses premières pièces qui l’avaient propulsé au rang des artistes les plus singuliers de sa génération. Pièce d’envergure, Grand Finale fusionne à nouveau l’urgence chorégraphique et la puissance sonore qui caractérisent son écriture. La musique, toujours composée par Shechter lui-même, pulse comme un moteur intérieur, propulsant les interprètes dans un état de transe viscérale. Sur un plateau noyé dans un brouillard dense, danseurs, fragments de décors et musiciens, entre ensemble klezmer et quintette à cordes, cohabitent dans une atmosphère flottante. Dès les premières minutes, des noirs successifs ponctuent la représentation, créant une série de tableaux elliptiques qui surprennent par leur agencement. Les corps traversent l’espace furtivement, glissant entre les monolithes sombres et les musiciens, comme dans un rituel aux allures post-apocalyptiques. La danse, d’une tension constante, alterne entre mouvements fluides et spirales douces, puis explosions brutes, telluriques, presque violentes. L’héritage des danses traditionnelles juives affleure, filtré par une écriture contemporaine, nerveuse, convulsive. Puis, soudain, un danseur est déposé sur une chaise, figé. Une pancarte au cou annonce : « entracte ». L’humour noir signe ici une césure absurde, presque tragique. La seconde partie, plus courte, déploie une énergie différente. Les costumes neutres font place à des tenues de sport contemporaines, la partition chorégraphique devient plus continue, moins morcelée. Des corps sont soulevés, traînés, effondrés : leitmotiv récurrent, ces duos de porteurs et portés convoquent l’image de cadavres en fuite ou en offrande. Les interprètes s’élèvent, bras tendus, visages tournés vers le ciel, dans une quête mystique désespérée. À mesure que la pièce avance, le décor se referme sur eux, les enfermant peu à peu dans un espace réduit. Dans un dernier souffle, ce mur s’efface, laissant place à une étendue vide, indéfinie, comme un horizon en suspens. Traversée d’émotions extrêmes, Grand Finale capte les soubresauts du monde contemporain, sa rage, son chaos, mais aussi sa capacité de résilience. Hofesh Shechter orchestre ce tourbillon avec une maestria saisissante, nous laissant à la sortie partagés entre euphorie, vertige et mélancolie. Vu à La Villette. Photo Christophe Raynaud de Lage.