Het land Nod, FC Bergman

Het land Nod, FC Bergman ​

Propos recueillis par François Maurisse & Wilson Le Personnic

Depuis plus de dix ans, le collectif belge FC Bergman, associé au Toneelhuis d'Anvers, déploie une théâtralité de l'écart et de la démesure. Avec Het Land Nod, présenté à la Grande Halle de la Villette après un passage remarqué au Festival d’Avignon, les artistes signent une fresque muette et poétique, où le burlesque le plus absurde flirte avec une mélancolie traversée de vertige. En reconstituant à l’identique la salle Rubens du Musée royal des Beaux-Arts d’Anvers, fermé pour travaux depuis 2011, ils transforment le plateau en espace mental, en capsule de mémoire, en arche égarée dans le flux du monde.

De l’extérieur, c’est une grande structure de bois, un gigantesque sarcophage, qui se révèle être l’envers d’une scénographie monumentale dans laquelle nous pénétrons, hagards. Alors que le public s'installe, des hommes s'affairent déjà dans l'espace, un d'eux passe méthodiquement la cireuse sur le parquet en point de Hongrie, tandis que des régisseurs en blouses de travail emballent de plastique-bulles des tableaux, qui, on l'imagine, viennent à peine d'être décrochés des murs. Une ultime toile reste accrochée : Le Coup de Lance de Rubens, trop large pour sortir par les portes. Elle devient le cœur battant d’un dispositif où tout s’organise autour de son impossible déplacement.

Dans ce musée sans public, un conservateur maladroit s’acharne à remplir une mission absurde : sauver ce chef-d’œuvre monumental. Mais rien ne fonctionne, et plus il tente, plus la catastrophe guette. Les saisons s'égrènent par les mains d'un personnage silencieux, qui laisse tomber feuilles mortes, neige ou sable au rythme de musiques choisies avec un soin extrême (Summertime, Vivaldi Recomposed...). Chaque geste devient incantation, chaque apparition, fragment d'une mémoire collective ou intime. On pense à Buster Keaton, à Tati, mais aussi à Pina Bausch, dans cette manière de faire dialoguer le grotesque et l'épure, l'éclat et la désagrégation.

Soumis aux aléas des explosions, des tempêtes et des maladresses des personnages, le décor glisse insensiblement en inquiétant champs de ruine. Au coin du feu ou sous des cabanes de fortune, les personnages semblent en lutte, redoublant d'efforts pour ne pas perdre la face devant la figure du Christ impassible. L'eau s'infiltre, les corniches se décrochent, les tapisseries partent en lambeaux. La salle du musée, dans tout ce qu'elle a de plus artificiel, finira jonchée de gravats, tel un un paysage après la bataille, encore hanté par des silhouettes fantomatiques. D'une beauté à couper le souffle, Het Land Nod est sans nul doute l'une des plus belles propositions théâtrales de ces dernières années.

Vu à la Villette. Photo Kurt Van der Elst.