Chut, Fanny de Chaillé

Chut, Fanny de Chaillé ​

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Les spectacles de Fanny de Chaillé ont en commun de convoquer la parole comme matière vivante. Depuis une quinzaine d’années, elle interroge et dissèque la puissance et les possibilités de l’oralité dans l’animation des corps. Explorant la plasticité physique et sonore des mots, elle propose aujourd’hui, avec Chut, une nouvelle expérience : faire jaillir la force du silence. Privé de parole, le comédien Grégoire Monsaingeon, interprète fidèle de la chorégraphe, incarne un émouvant personnage solitaire, silencieux et vacillant dans un monde qui chancelle avec lui.

Depuis le haut des gradins, un homme en costume tente de rejoindre la scène mais les marches de l’escalier semblent maudites : il dérape, remonte, trébuche sans cesse. Ce personnage burlesque porte en lui le fantôme d’un Buster Keaton ou d’un héros comique des années 1920. À première vue, le plateau semble recouvert d’un grand tapis persan vallonné, une moquette orientale gondolée aux motifs chatoyants. Conçu par la scénographe Nadia Lauro, le décor est en réalité une anamorphose, brouillant les repères visuels et installant un vertige persistant. Déjà expérimenté dans _Augures_d’Emmanuelle Huynh, Nadia Lauro signe ici un dispositif optique saisissant, où l'illusion continue d'agir grâce aux cascades et à la virtuosité discrète de Grégoire Monsaingeon.

Ce tapis aux dunes capricieuses génère de nouvelles trajectoires : les marches et les déséquilibres du danseur épousent les courbes illusoires, comme autant de tentatives d'apprivoiser un monde incertain. Les plis du tissu deviennent des crêtes à franchir, des failles à éviter. Suspendu au-dessus du vide, Grégoire Monsaingeon dessine la figure romantique d’un Voyageur au-dessus de la mer de nuages, subtilement détournée vers le burlesque par Fanny de Chaillé. Entre déséquilibres et jeux d’apparences, Chut met en scène la difficulté de tenir debout et propose, derrière sa simplicité apparente, une réflexion sensible sur notre rapport au monde.

Vu au CND dans le cadre des Rencontres chorégraphiques. Photo Marc Domage.