
Le Cercle, Nacera Belaza
Publié le 9 juillet 2018
Avec sa nouvelle création chorale Le Cercle, la chorégraphe Nacera Belaza revient sur les pas de sa pièce éponyme créée au Festival d’Avignon en 2012. Alors que la première version déployait une partition de quinze minutes pour deux danseurs, cette nouvelle performance revisite le motif originel et l’élargit dans une forme pour six interprètes, ouvrant par là même de nouvelles perspectives de travail pour la chorégraphe : « C’était la première fois que j’avais le sentiment de ne pas être arrivée au bout d’un projet. J’avais besoin de reprendre cette matière et de voir comment je pouvais l’amener encore plus loin. » Transmettre un héritage personnel
Figure singulière du paysage chorégraphique en France, Nacera Belaza développe depuis plus de vingt ans une écriture du geste profondément personnelle. Forte d’une formation autodidacte et d’un parcours atypique, la chorégraphe s’est largement illustrée aux côtés de sa sœur Dalila Belaza, avec qui elle a signé une quinzaine de performances au cours des dernières années. Leurs pièces se caractérisent d’ailleurs par des formes resserrées, principalement des soli ou des duos. « Je me suis rendu compte que mon travail n’avait pas beaucoup été transmis… J’avais envie de le partager », confie l’artiste. Avec ce nouveau projet, elle ouvre de manière exceptionnelle son langage chorégraphique à une équipe de jeunes danseurs.
Transmettre l’écriture organique spécifique à la chorégraphe a été plus complexe qu’il n’y paraît : « Il faut un temps d’immersion pour rentrer dans cette matière. Ce n’est pas de l’imitation ou la simulation d’une simple forme. J’ai dû inviter les interprètes à opérer un travail d’introspection, à se défaire de leurs personnalités et de leurs égos pour accéder à un moi plus profond. Ce qui m’intéresse, c’est de trouver l’unité entre tous ces danseurs, de créer du commun. » Pari tenu : les six interprètes réunis sur le plateau forment une véritable unité organique, semblant mus par un seul et même élan vital. Dans le clair-obscur du plateau, chacun s’efface au profit de silhouettes sombres, non identifiables et interchangeables. « On ne peut plus voir qui est le chorégraphe ou l’interprète, les identités des uns et des autres ; il n’y a plus de hiérarchie. Ce travail d’introspection fait naître quelque chose d’invisible. » Forer à l’intérieur du danseur
L’atmosphère du plateau conjugue l’obscurité avec de fines lumières qui tranchent les corps, tandis que l’espace vibre tant la musique percussive génère de volubiles éruptions de mouvements. Pour aboutir à cette forme d’ébullition du geste, quasi-frénétique, la chorégraphe explique avoir travaillé sur l’intériorité : « Depuis longtemps maintenant, je ne m’intéresse plus à la forme, ce que fait le corps n’est qu’une émanation de ce qui s’y passe dedans. Ce n’est pas juste une question de mouvements. J’aime stimuler l’humain : la dimension existentielle et métaphysique m’importe énormément. Le danseur n’a en général pas l’habitude de se déployer de cette manière ; il est virtuose avec son corps mais l’expansion de “l’être profond” est ce qui m’intéresse… » Ce travail, qui puise sa force depuis « l’intérieur », reste un fil rouge dans l’œuvre de la chorégraphe, qui réinvente l’écriture d’un geste répétitif dans chacune de ses pièces : « Répéter le même mouvement est une manière de forer à l’intérieur de soi, afin de faire jaillir ce qu’on ne maîtrise pas. »
Ces mouvements perpétuels et hypnotiques, qui déchirent l’air avec frénésie jusqu’à dessiner des figures fantomatiques sur le plateau, sont rehaussés par l’usage d’une musique dont l’intensité monte en crescendo. Ces multiples extraits musicaux proviennent d’une collection d’enregistrements sonores réalisés par l’artiste au fil de ses voyages aux quatre coins de la planète : « Le son qui environne le geste est comme une matière. Ce n’est pas juste de la musique africaine, des percussions malaisiennes ou rwandaises, ou celles d’un musicien de rue à New York… Ce sont tous les sons et le vacarme d’une vie qui sont réunis ici. » Mettant en tension les différentes partitions gestuelles, sonores et lumineuses, la performance s’étoile finalement dans un unique mouvement total, qui amène progressivement à une étonnante forme de transe cathartique, aspirant inexorablement le regard. Lâcher prise et libérer le geste
Après plus de vingt ans de travail, la chorégraphe constate que le défi le plus difficile à relever est de créer du vide : « Nous sommes trop pleins de toutes sortes de choses, de toutes ces informations parasites qui traversent inconsciemment notre corps. Être libre, ce n’est pas faire ce qu’on veut sur le plateau, c’est se libérer de soi, de ses habitudes, de ses projections… Et le motif de la répétition permet de se libérer. » Nacera Belaza creuse ainsi avec conviction l’idée de ce lâcher prise collectif, afin d’emmener danseurs et spectateurs vers de nouvelles manières de percevoir : « Il y a quelque chose qui se libère chez l’interprète, qui nous parle de ce qui pourrait se libérer chez nous, spectateurs ; c’est ce que j’appelle l’émotion. C’est un point névralgique que je cherche intuitivement dans toutes mes pièces. »
Vu au Festival de Marseille.
Photo © Zed.