Betroffenheit, Crystal Pite & Jonathon Young

Betroffenheit, Crystal Pite & Jonathon Young ​

Propos recueillis par François Maurisse & Wilson Le Personnic

Remarquée dès la saison dernière avec The Seasons’ Canon, création pour le Ballet de l’Opéra de Paris, reprise attendue au printemps 2018 au Palais Garnier, la chorégraphe canadienne Crystal Pite s’impose aujourd’hui comme l’une des figures majeures de la scène chorégraphique nord-américaine. D’abord interprète au Ballet British Columbia à Vancouver, puis au Ballet de Francfort sous la direction de William Forsythe, elle entame dès les années 1990 une œuvre personnelle. Son travail, inscrit au répertoire des plus grandes compagnies internationales (Cullberg Ballet, Cedar Lake Contemporary Ballet, Alberta Ballet, Ballet National du Canada...), lui vaut d’être aujourd’hui artiste associée au Nederlands Dans Theater, au Centre national des arts du Canada et au Sadler’s Wells de Londres.

Fruit d’une collaboration avec le dramaturge et comédien Jonathan Young (fondateur de l’Electric Company Theatre), Betroffenheit opère une rencontre saisissante entre théâtre et danse dans une mise en scène burlesque, onirique et profondément tragique. Créée en 2015 à Toronto, la pièce est présentée pour la première fois à Paris, à la Colline, en partenariat avec le Théâtre de la Ville. Elle prend sa source dans un drame personnel : la perte de plusieurs membres de la famille de Jonathan Young dans un incendie. Dès l’ouverture, on le découvre seul dans un décor délabré, faiblement éclairé, en lutte contre ses pensées et ses hallucinations.

Cet espace, comme une projection de sa psyché, est traversé par des figures grotesques et troublantes : clowns, danseurs de cabaret, présentateurs d’une émission absurde… autant de fragments hallucinés, surgis d’un cauchemar acide. Peu à peu, un dialogue intérieur s’installe : Young interagit avec des voix préenregistrées, répond aux spectres qui le hantent. Le décor semble se refermer sur lui à mesure que les scènes se démultiplient, dans une atmosphère suffocante. C’est la mécanique du trauma, de la dissociation, mais aussi de la résilience qui se joue ici, à la fois intime et partagée.

La seconde partie rompt avec cette tension claustrophobe pour faire place à une dimension plus aérienne et poétique. Le plateau, vidé de tout décor, baigne dans un brouillard laiteux. Une colonne blanche s’élève jusqu’au hors-champ. Dans cet espace suspendu, les cinq danseurs qui accompagnaient Young deviennent pleinement les vecteurs d’une écriture chorégraphique d’une précision exceptionnelle. Les corps glissent, se cherchent, s’élèvent. Duos, trios, solos se succèdent dans une composition fluide, expressive, magnifiquement incarnée. Le comédien les rejoint peu à peu, comme aspiré vers une forme d’apaisement. Le geste s’ouvre, s’adoucit, l’étreinte devient possible.

En tressant avec une rare justesse texte, mouvement et scénographie, Betroffenheit touche à une forme de beauté tragique. Thérapeutique sans pathos, spectaculaire sans excès, la pièce explore la faille, la survie, la possibilité d’un apaisement après la stupeur. Une œuvre majeure, qui bouleverse autant par son intensité émotionnelle que par la maîtrise de son écriture scénique.

Vu à La Colline. Photo Wendy D Photography.