Roberto Zucco, Richard Brunel

Par . Publié le 04/02/2016



Les quelques mesures du quatuor de Schubert intitulé La jeune fille et la mort qui raisonnent sur le plateau expriment assez bien la lecture de Roberto Zucco proposée par Richard Brunel et son équipe : une course à l’abîme, haletante, certes marquée de pauses ou de détours, mais cependant inéluctable. La question reste cependant entière de savoir qui y court ? Est-ce Roberto ? Mais n’est-il pas le seul qui dès le début, du fait de la monstruosité de ses actes, se situe d’ores et déjà ailleurs ? N’est-ce pas plutôt la gamine qui loin de fuir cette figure de la mort qu’est Roberto, se jette littéralement et à corps perdu dans ses bras ? N’est-ce pas aussi, au bout du compte, la société du fait de sa violence aussi protéiforme que continue et contenue ?

Richard Brunel et sa scénographe Anouk Dell’Aiera mobilisent non seulement le plateau mais d’ensemble de la cage scénique du théâtre Gérard Philippe pour identifier les différents lieux de l’action. Les parois, parfois translucides, coulissent à vue pour délimiter de nouveaux espaces. Ce dispositif scénique véritablement tridimensionnel vise aussi à montrer que le spectateur n’assiste pas véritablement à une course poursuite mais plutôt à un huis-clos social. La scène finale semble confirmer cette lecture du metteur en scène car Roberto ne tombe pas seulement du fait de sa propre folie (qui est un avatar moderne de la démesure, de l’hybris tragique), mais aussi, au sein d’un espace relevant tant du cirque que la cage aux fauves, sous les coups de la foule amassée qui l’achève avec autant de violence qu’elle l’a contemplé avec envie.

La mise en scène et la composition des rôles soulignent la dimension extrêmement violente du texte, rappelant que la gratuité de la violence de Roberto Zucco (que Koltès jugeait au sens propre « sublime ») n’est pas pire que celle qui s’exerce quotidiennement, avec un régularité effrayante et plus ou moins justifiée, dans les familles (le père qui bat femme et filles, ces dernières subissant aussi la surveillance du frère), dans les relations sociales (au jardin public) et dans les sphères de la force publique (le commissariat). Cette violence n’est heureusement pas permanente et Richard Brunel, accompagné à la dramaturgie par Catherine Ailloud-Nicolas, parvient à souligner la dimension tendre et même parfois comique du texte. Les choix de mise en scène impliquaient des personnages forts, tant physiquement que dans leurs déterminations. Il faut saluer l’engagement physique d’une grande part de la distribution et tout particulièrement de Pio Marnaï dans le rôle Roberto et de Noémie Develay-Ressiguier dans celui de la gamine. Le premier incarne un Roberto tout en muscles, rugueux, une véritable force brute, tandis que la seconde, tout aussi vive, mâtine sa composition d’une certaine douceur teintée de résignation. La confrontation physique de leurs corps, sous toutes ses formes, est visible sur le plateau.

L’ensemble de la distribution est réparti parmi les quatorze comédiens, donnant lieu parfois à des rapprochements féconds : la mère de la gamine devient le commissaire tandis que celle de Roberto devient la patronne. Axel Bogousslavsky est très touchant de faiblesse affable dans le rôle du vieux monsieur. Le texte de Koltès (qui ne peut en aucune façon, pas plus d’ailleurs que l’ensemble de son œuvre, être considéré comme un message), prend un dimension particulière au Théâtre Gérard Philippe de Saint Denis. La description et l’évolution des relations très différentes de la gamine avec sa sœur et son frère n’est pas sans écho avec celles parfois subies en dehors du théâtre. Si le scandale Roberto Zucco est bien passé, le mystère incandescent du personnage que Koltès a construit, reste intact et violemment polémique, voire subversif.

Vu au Théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis. De Bernard-Marie Koltès et mise en scène par Richard Brunel. Photo Jean Louis Fernandez.


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