La Volupté de l’Honneur, Marie-José Malis

Par . Publié le 20/11/2015



« Je voudrais que le public lève les yeux vers les lustres de son théâtre et qu’il se dise que ce lieu est un des rares espaces publics constituant qui lui reste. Lieu public fondamental, formateur non de contenu mais d’ethos, de manière de conduire sa vie et celle du groupe humain. Lieu où l’imagination, le rêve, la haute parole, ne sont pas à côté de la vie, mais sont la chose même de la vie, qui la produisent. Qu’il lève les yeux vers son lustre et comprenne qu’il n’y a rien de plus concret et de plus hautement vécu que la fiction, le logos, examinés à la lumière commune et splendide d’une salle car c’est avec les mots, les pensées, les rêves, que nous agissons ensuite. » (Entretien avec Marie-José Malis, propos recueillis par Hinde Kaddour)

Luigi Pirandello écrit Il piacere dell’onestà (traduit soit par Le plaisir d’être honnête, ou par La volupté de l’honneur) à un moment de trouble immense, quand, au sortir de la Première Guerre Mondiale, les espoirs humanistes passés sont ensevelis dans les tranchées. De nouveau, aujourd’hui, plane le spectre de l’inhumain et de l’abject, à travers une haine totale surmédiatisée qui frappe sans distinction partout dans le monde. Aussi les problèmes soulevés par Pirandello dans sa pièce, quant à l’éducation et à la formation de l’individu, retrouvent-ils toute leur actualité. Marie-José Malis, directrice du Théâtre de La Commune, l’a bien senti, et s’empare du texte pour mettre à l’épreuve une stratégie de sortie du nihilisme contemporain. Face au désenchantement du monde, comment ne pas sombrer dans l’inaction plaintive, ou pire, dans le ressentiment violent ? Il faut d’abord reconnaître le caractère proprement fictif de tout projet humain, et en accepter la dimension arbitraire sans y voir une aporie. Avec sa relecture de Pirandello, Marie-José Malis explore dans son théâtre « expérimental » un monde où le faux est une des modalités du vrai, moment nécessaire à l’apparition de toute chose.

Une jeune femme, Agata Renni, tombe enceinte de son amant marié, le comte Fabio. Pour éviter le déshonneur qui accompagnerait une naissance illégitime, le comte et la mère d’Agata conviennent de sauver les apparences en demandant à un inconnu d’assumer le rôle de mari et de père. Ce sera Angelo Baldovino, honorable gentilhomme, ruiné mais versé en philosophie. Malgré ses mises en garde préalables, tout le monde se lance avec bon espoir dans la mascarade. Bientôt cependant, ce que Baldovino avait prédit, à savoir qu’il faut être intransigeant quand on feint l’honnêteté, et que cette intransigeance est telle qu’elle en devient tyrannique, se réalise. Son emprise sur ses pairs s’accroît à mesure qu’il se persuade du bien fondé de la situation. L’étau est si insoutenable que, vaincus de fatigue, le comte et la mère intriguent pour le faire partir – en vain. Ce qui devait arriver est arrivé, le masque et le visage ne font finalement plus qu’un.

Les relations qu’a entretenu Pirandello avec le régime fasciste de son époque ont nourri de nombreuses polémiques. Pourtant, Marie-José Malis ne s’arrête pas à cette étiquette et tente de creuser ses motivations. Comme nombre de ses contemporains, Pirandello refusait toute idée de nature humaine, au contraire il envisageait l’homme comme une production toujours en cours. D’où ses faiblesses pour les divers projets de réalisation d’un « homme nouveau », en dépit de leurs excès effrayants. Mais, selon l’avis de Malis, loin d’être simplement réactionnaires, ces motivations s’inscrivent dans une volonté proprement révolutionnaire de réforme de l’existence. Avec la disparition progressive de la référence divine à la fin du XIXe siècle, les grandes guerres et les nouvelles théories de la psychanalyse naissante, Pirandello prend acte du désenchantement du monde et de l’angoisse face à laquelle il laisse l’homme du siècle naissant. D’après lui, le salut passe précisément par la reconnaissance du vide existentiel ainsi dévoilé et la production de fictions pour le combler. Contre le nihilisme, qui serait la pire réponse possible, il faut s’imposer une discipline rigoureuse de construction de soi. Le théâtre sert de laboratoire à ce nouveau mode de vie, où la fiction jouée influe directement sur les acteurs mais aussi sur le public.

Malis prend son temps pour développer le texte du dramaturge italien. La pièce, bien qu’amputée, se déploie au-delà des trois heures. Le tempo délibérément lent n’est pas du goût de tous les spectateurs, certains s’en plaignent et reprochent après-coup à la mise en scène de les avoir pris pour des imbéciles. On retrouve là, sur un autre terrain, des reproches analogues à ceux communément adressés au grand chef d’orchestre roumain Sergiu Célibidache, dont certains critiques ne pouvaient supporter la lenteur de sa direction. L’intéressé répondait à ces attaques en déconstruisant la notion même de tempo. Celle-ci ne recouvre aucune espèce de réalité physique, au contraire il s’agit un découpage arbitraire du temps pour organiser la masse d’information contenue dans la musique en unités compréhensibles. Plus la complexité de la musique est grande, plus lente doit être son développement, afin de donner accès à toutes ses strates. Chaque instrumentiste doit se montrer attentif au déroulé de son geste, à toutes les nuances et les subtilités qui s’inscrivent dans l’exécution apparemment anodine de chaque note. La densité du texte de Pirandello est telle qu’elle exige un temps long, qui trouve son paroxysme dans le phrasé haché et sporadique de Baldovino. Les démonstration éthiques de ce dernier acquièrent une toute autre dimension par l’emphase avec laquelle elles sont prononcées. Comme la direction de Célibidache qui exacerbait l’attention aux plus infimes nuances, la mise en scène de Malis plonge le spectateur dans un nouvel état par l’expérience de la durée qu’elle impose. La sensibilité à ce tempo atypique dépend de l’attention de chacun au texte, de même que, pour Célibidache, seule une oreille vraiment exercée et attentive pouvait percevoir la totalité de sa musique.

Poursuivant son projet de redécouverte des pièces de Luigi Pirandello, Marie-José Malis propose une expérience de théâtre où l’éthique n’est pas séparable de l’esthétique. Plaidant pour une lecture engagée des auteurs, elle se pose contre une certaine tradition qui valoriserait trop l’ambivalence au détriment de l’affirmation. Avec sa version de La volupté de l’honneur, Malis défend un point de vue clair, même s’il reste problématique : la nature humaine est toute entière dans l’apparence ; face à la perte de sens qui peut sembler frapper l’existence moderne, il faut surmonter l’angoisse est produire délibérément des fins nouvelles qui, sans avoir de fondement ontologique, n’en possèdent pas moins une valeur pratique.

Cette interprétation nouvelle sublime encore le texte original, par sa mise en scène comme on l’a dit, ainsi que par la superbe prestation des acteurs qui parviennent à lier la dimension comique initiale à une tonalité plus lourde. La pièce fleuve qui en résulte, exigeante par son format et sa richesse textuelle, provoque le spectateur et, plutôt qu’à interpréter librement, le force à prendre position. Marie-José Malis soutient un théâtre engagé qui ne doit, et ne peut pas laisser indifférent son public. Une initiative finalement assez rare par sa radicalité, et dont le contraste ne peut qu’être loué.

Vu à La Commune centre dramatique national d’Aubervilliers. De Luigi Pirandello, mis en scène par Marie-José Malis. Avec Pascal Batigne, Juan Antonio Crespillo, Sylvia Etcheto, Michèle Goddet, Olivier Horeau et Victor Ponomarev. Adaptation Marie-José Malis d’après la traduction Ginette Herry. Création lumière Jessy Ducatillon, création son Patrick Jammes, scénographie Marie-José Malis, Jessy Ducatillon, Adrien Marès costumes Zig et Zag. Photo de Willy Vainqueur.


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