Trois Soeurs, Christian Benedetti

Par . Publié le 18/02/2015



Christian Benedetti propose une mise en scène très dépouillée de la pièce de Tchekhov, à l’image de la scénographie essentiellement composée de mobilier, sans fioritures. Une longue table en bois, des chaises, un piano, un samovar : seuls les éléments nécessaires à l’action sont présents sur le plateau. A chaque changement d’acte, très rapidement, les comédiens déplacent eux-mêmes les éléments pour créer des espaces différents.

Lorsque commence la pièce, les trois soeurs ont pour projet de quitter la petite ville de garnison où elles habitent pour s’installer à Moscou, la ville de leur enfance qui représente pour elles le lieu de tous les possibles, le début d’une nouvelle vie. Mais ce rêve d’abord tangible se délite peu à peu, avant de devenir inatteignable. Les années s’égrènent, tandis que grandissent les désillusions qu’occasionne leur vie entre un passé fantasmé et un futur improbable. Au sein de cette maison, où l’on reçoit régulièrement du monde, on voit ces êtres « tenter de vivre » : ils rient, s’embrassent, pleurent, s’aiment, tout en discutant du temps qui passe et de la réalisation de soi, entre le besoin de travailler pour se sentir utile et la nécessité de combler la solitude qui pèse sur chacun.

Le spectacle dure seulement 1h50, donnant lieu à une version accélérée de la pièce malgré une grande fidélité au texte, dans la traduction de Françoise Morvan et André Markowicz. Cela peut être déconcertant au début tant les comédiens parlent vite et enchaînent les répliques. La vitesse de la diction semble accompagner l’urgence du propos, criant d’actualité. Car à travers l’histoire d’Olga, Macha et Irina, éduquées dans l’apprentissage de la musique et de la littérature, qui se retrouvent contraintes de quitter la maison de leur enfance, chassées par l’épouse de leur frère, femme vulgaire avide d’argent et de pouvoir, cette pièce dénonce en filigrane la victoire de la possession et de la rentabilité sur la culture. Celle-ci devient inutile et dérisoire en ce monde, comme l’affirme Irina quand elle évoque les multiples langues qu’elle sait parler mais qui ne lui sont d’aucune utilité.

Malgré ce rythme effréné, le silence, si important chez Tchekhov, est présent : soudainement, les répliques cessent de fuser pour laisser place à des instants suspendus. Le temps semble s’arrêter, tandis que les êtres figés plongent dans leurs pensées, avant que le flot de paroles reprenne son cours. Même si la tension et la gêne qui s’installent sont intéressantes et révélatrices de l’état d’esprit des personnages et du climat ambiant, ces interruptions parfois très rapprochées semblent par moments redondantes, trop automatiques.

L’excellent jeu des comédiens, ardent et rude, révèle toute l’humanité et la complexité de leurs personnages. Cette adaptation met en avant ce qu’il peut y avoir de très drôle dans le texte de Tchekhov. Le drôle et le tragique se côtoient et se répondent, indissociables l’un de l’autre, tandis que la pugnacité et le courage des trois soeurs n’ont d’égale que leur résignation. A travers le colonel Verchinine qui, magnifiquement résigné quant à sa propre existence, ne cesse d’affirmer avec véhémence et naïveté que l’humanité crée au fil des siècles par ses efforts constants une société plus juste et épanouissante pour chaque être, Tchekhov nous interroge sur le progrès et ses illusions destructrices.

Vu à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet. Texte Anton Tchekhov, mise en scène Christian Benedetti. D’après la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan. Lumières Dominique Fortin, costumes Lucie Ben Bâta et Chantal Rousseau. Avec Antoine Amblard, Alexis Barbosa, Jenny Bellay, Christian Benedetti, Christine Brücher, Christophe Carotenuto, Philippe Crubézy, Daniel Delabesse, Marie-Sophie, Ferdane Elsa Granat, Laurent Huon, Jean-Pierre Moulin, Nina Renaux, Stéphane Schoukroun. Photo de Fabienne Rappeneau.


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