Splendid’s, Arthur Nauzyciel

Par . Publié le 21/03/2016



Splendid’s est une pièce rescapée. Écrite en 1948 par l’écrivain Jean Genet, c’est lui-même qui la déchira peu de temps après afin de ne jamais la voir mise en scène. En dépit de cette tentative pour empêcher la diffusion de son œuvre, on en découvrit une copie en 1993, et elle fut ainsi jouée à titre posthume en 1995 au théâtre des Amandiers, neuf ans après la mort de l’auteur. Le public pouvait y découvrir une petite troupe de braqueurs coincée au quatrième étage d’un immeuble new-yorkais, échangeant des remarques existentielles nimbées d’érotisme en attendant anxieusement l’assaut policier. Une décennie plus tard, le metteur en scène Arthur Nauzyciel décide de remettre à l’honneur ce texte mal-aimé, abandonné par son géniteur alors même qu’il était encensé par Jean-Paul Sartre en personne. Pour l’occasion Nauzyciel introduit la pièce par une autre production contemporaine de Genet, le film Un chant d’amour, réalisé en 1950, soit deux ans après la rédaction de Splendid’s.

Bien qu’il fut tourné en 1950, ce n’est qu’en 1975 que sort le seul et unique film de Jean Genet, après 25 ans de censure de la part des distributeurs. Un chant d’amour représente crûment la circulation du désir dans un univers carcéral fantasmé. Les détenus y sont des hommes virils aux pulsions homosexuelles qui exhibent sans pudeur leur sexe dressé à un maton voyeur. Genet ne détourne pas sa caméra de l’épicentre sexuel, et c’est cette franchise teintée de sexualité interdite qui vaudra au film un long rejet. Sous le regard implacable du surveillant, les fantaisies érotiques d’un couple de prisonniers séparés par un mur éclatent dans toute leur lascivité. On y découvre sans introduction l’esthétique radicale de Genet : sa fascination pour l’univers du crime, sans insister toutefois sur l’acte criminel en tant que tel, et son immoralisme revendiqué, qui ébranle toutes les valeurs bourgeoises de l’époque. Les corps criminels (ou supposés tels) s’exposent sans honte aucune, dans une sorte de parade tout à la fois agressive et nonchalante. La danse indolente à laquelle ils se livrent siérait plus à des vacanciers oisifs se prélassant mollement qu’à ceux de détenus retenus contre leur gré. S’inspirant de son expérience personnelle de délinquant passé par la prison, Genet déconstruit l’image habituelle des prisonniers et du maton pour mettre l’accent sur l’arrière-fond de désir qui traverse l’institution coercitive. Il produit ainsi un nouvel espace-temps où le vil ennobli sert de nourriture au fantasme sexuel.

On retrouve cette tonalité si particulière dans le texte de Splendid’s. Il y est aussi question de corps masculins criminels, se faisant face, se frôlant, se touchant parfois, dont la lutte acquiert une dimension quasi-métaphysique. Reclus au sommet d’un immeuble, sept malfrats ont kidnappé la fille d’un millionnaire pour l’échanger contre une rançon, avant que l’un d’eux, ayant un peu trop serré son étreinte, ne l’étrangle à mort. Ce n’est ainsi plus qu’une question de temps avant que les autorités se rendent compte de la disparition de l’otage. Leur résistance aux forces de police est vouée à l’échec, mais c’est précisément cela qui la rend si héroïque et digne. Dans cette lutte ouverte et généralisée, le crime est encore érotisé, les altercations viriles prennent parfois des faux airs de parade nuptiale. Comme pour respecter l’esprit du texte, les acteurs sur scène sont d’ailleurs en petite tenue avec pour seul accessoire une sulfateuse en érection.

Arthur Nauzyciel propose une mise en scène qui renforce la dimension hiératique et cinématographique de la pièce. Il prend le parti de traduire le texte en anglais, poussant jusqu’à son terme la logique de Jean Genet, qui jouait du fantasme et de la fascination pour les films noirs hollywoodiens des années 50. De même, le metteur en scène construit une scénographie évocatrice, à la fois simple et grandiose : l’angle d’un couloir d’hôtel américain, avec sa volée de portes, ses appliques murales tamisées, son sol de moquette sombre et des murs démesurés tapissés de velours vert. Sur ces derniers, au-dessus des portes, apparaissent d’ailleurs les visages des deux amants d’Un chant d’amour, tels deux figures héraldiques consacrant la tension sexuelle ambiante. Afin de renforcer le caractère noble des figures, le jeu des acteurs est exagérément lent, et leur diction scandée. Tout y est gonflé et poussé jusqu’à une forme excessive de théâtralité. Le monde qui nous est donné à voir s’offre clairement comme une représentation dans laquelle tout est plus sensuel, mais aussi plus ampoulé. C’est un reproche que l’on peut faire au parti pris de Nauzyciel : à trop vouloir la pousser à bout, ce dernier passe à côté de la logique de l’auteur. Tous les artifices qui concourent à produire un univers fantasmé et onirique, aboutissent finalement par leur surabondance à glacer la représentation. L’extrême lenteur et sa monotonie desservent la portée érotique que renferment les corps, au contraire du film montré en ouverture, où Genet tout en prenant le temps de la langueur ne se perdait pas dans l’assoupissement. Pire, la mise en scène ultra-maniérée de Nauzyciel et la traduction du texte semblent parfois éteindre la dimension argotique et pour tout dire populaire du texte original.

La version qu’offre Arthur Nauzyciel de Splendid’s est ainsi presque comme une caricature un peu trop léchée du style de Jean Genet. On assiste pour finir plus à un ballet à la chorégraphie très soignée et élégante qu’à l’expression sensuelle et brutale de personnages anticipant anxieusement leur mort prochaine. La mise en forme rigoureuse, plutôt que d’exacerber les dimensions de violence et de sexe du texte original, les éteint derrière un vernis glacé qui laisse relativement indifférent.

Vu au Théâtre national de la Colline. Mise en scène Arthur Nauzyciel. Décor Riccardo Hernandez. Lumière Scott Zielinski. Photo Frédéric Nauczyciel.


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