Rendez-vous gare de l’est, Guillaume Vincent

Par . Publié le 14/09/2015



In médias rès une jeune femme assise sur scène nous livre son quotidien, sans concession. L’air stoïque, elle semble d’abord chercher auprès du public un point d’accroche à son monologue. Nous voilà désignés confidents de son quotidien.

Cette interprétation solo d’Emilie Incerti Formentini a été initiée par l’approche documentaire de Guillaume Vincent. Six mois durant, le metteur en scène a recueilli les propos d’une trentenaire maniaco-dépressive à laquelle il donnait rendez-vous à la gare de l’est. À l’issue de ces entretiens, la comédienne est devenue porte-parole d’une pathologie encore aujourd’hui largement répandue dans nos sociétés.

Sans le moindre élément de décor, cette remarquable interprétation nous touche notamment par la mise à nu d’une maladie bien peu médiatisée. La sensibilité parfois ironique de son discours nous permet d’accéder à la complexité de ses états-d’âmes. Le temps d’une heure, nous voilà plongés dans l’intimité d’une vie familiale, sentimentale, professionnelle fragilisée par la maladie. Happés par le fil continu de ses pensées, notre perception de l’espace se retrouve focalisée sur son visage, réduisant la pièce à une sorte de portrait vivant.

De l’anecdote à la pensée existentielle, le témoignage extra-lucide de la jeune femme nous fait prendre conscience des subtilités psychologiques de son profil psychiatrique et nous éloigne de nos images les plus stéréotypées. Bien que dépendante des médicaments, elle reste consciente de l’instabilité de sa situation et n’hésite pas à nous faire rire de son propre sort. Il en résulte une dé-dramatisation amusée sur sa détresse qui ne nous rend pas moins emphatiques. Le jeu est poignant de vérité, viscéral tout en étant réservé. Emilie Incerti Formentini incarne très justement son personnage dans un micro-théâtre autocentré étonnant d’efficacité : les expressions du visage sont appuyées par la gestuelle des mains. Elle devient le seul repère du phénomène d’achronie dans lequel nous sommes plongés.

On attendrait cependant peut-être davantage d’interactions entre la parole de la comédienne et l’environnement pour amplifier l’aspect humoristique et attirer l’attention du spectateur sur des temps importants du monologue. La pièce reste quoi qu’il en soit une façon originale d’aborder un sujet aussi dramatique que la dépression. L’interprète devient une penseuse d’esprit par la palette des émotions et opère à une réelle sensibilisation de la maladie par le biais de la narration. La dramaturgie devient prétexte à la réflexion d’un fait de société bien méconnu, et auquel chacun de nous peut être un jour confronté. Comme le soulève la jeune femme, il est bien ardu d’apprendre toute notre vie à nous connaitre et à « vivre avec l’étranger qui est en nous »…

Vu au Théâtre Denise Pelletier à Montréal. Mise en scène et texte Guillaume Vincent, avec Emilie Incerti Formentini, dramaturgie Marion Stoufflet, lumières Niko Joubert, son Géraldine Foucault. Photo d’Élisabeth Carecchio.


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