Quills, Robert Lepage & Jean Pierre Cloutier

Par . Publié le 24/06/2016



Les deux québécois Robert Lepage et Jean Pierre Cloutier collaborent pour la première fois et co-signent ensemble la mise en scène Quills, un texte de l’auteur américain Doug Wright, écrit en 1996. Dans ce récit, l’écrivain se sert de sa propre expérience en la transposant à l’époque du Marquis de Sade, lorsque celui-ci est interné pour ses écrits et certaines actions qu’il a commis. Une métaphore lui permettant de questionner la liberté de l’artiste, ainsi que sa responsabilité. À l’heure où la censure est toujours massivement présente, ce texte trouve parfaitement sa résonance dans notre société contemporaine.

Captif, Sade raconte sans discontinuité les plaisirs et les souffrances de la sexualité, s’aidant d’une jeune blanchisseuse afin que ses récits se répandent hors des murs de l’asile. Excitant et bouleversant les pensionnaires fragiles et influençables, le directeur de l’asile souhaite utiliser des méthodes draconiennes afin de mettre un terme au débit littéraire de Sade. Alors que l’abbé responsable des patients s’oppose tout d’abord à ses mesures, il se trouvera entrainer dans un engrenage sadique digne de l’écriture du Marquis.

Robert Lepage et Jean Pierre Cloutier choisissent d’amener les spectateurs et les comédiens dans les méandres d’une insidieuse scénographie construite de miroirs. Coulissant, basculant, créant des espaces, cachant, dévoilant et séparant les personnages, ils créent l’illusion et dévoilent la folie dans laquelle chacun est voué à se retrancher. Un constant jeu de superposition s’offre à nous, démultipliant la présence des comédiens et des espaces de représentation. Ces jeux d’illusions additionnés à la construction répétitive de la mise en scène mettent en évidence la complexité des protagonistes, les donnant à voir sous toutes les coutures, même les plus noires.

Les co-metteurs en scène habitent le plateau aux côtés de leurs comédiens, révélant leurs qualités d’interprètes. Robert Lepage en Marquis de Sade fait preuve d’un jeu spontané, pervers et brutal. Son air débauché et nonchalant donne tout le crédit nécessaire à la déclamation de ces textes à la fois crus et poétiques. Sa frénésie donne un rythme soutenu à la pièce et souligne la performance théâtrale de Jean Pierre Cloutier en abbé empreint de sagesse mais psychotique. Tous les personnages se laissent embarquer dans cette ivresse. Chacun se retrouve face à ses contradictions les plus intimes, dévoilant leur part d’immoralité.

Toute en évolution, la pièce crée une tension palpable dans laquelle l’absurde des situations entraine le rire. Un rire jaune. Ce qu’il se passe n’a rien de réel. Cependant, la mise en scène de cette métaphore questionne la liberté donnée et reprise à l’artiste qui ne rentre pas dans les rangs. Manipulateur et pervers, Sade révèle un besoin vital d’écrire. Le désir de s’affranchir de toute censure. Le besoin que tout artiste a d’exprimer sa créativité. Coûte que coûte il écrira (avec son encre, son sang, ses excréments) les textes qui le submergent. Mais jusqu’à quel prix ? Quelle est sa part de responsabilité ? Car comme le dit Robert Lepage lors d’un entretien avec Géraldine Mercier, secrétaire générale des Nuits de Fourvière : « […] on veut une liberté d’expression, mais lorsqu’on l’obtient, que fait-on avec ? »

Vu au Théâtre des Célestins dans le cadre des Nuits de fourvières. Mise en scène Jean-Pierre Cloutier et Robert Lepage. Avec Jean-Pierre Cloutier, Érika Gagnon, Pierre-Olivier Grondin, Robert Lepage, Jean-Sébastien Ouellette, Mary-Lee Picknell. Scénographie Christian Fontaine. Costumes Sébastien Dionne. Éclairages Lucie Bazzo/ Conception sonore Antoine Bédard. Photo de Stéphane Bourgeois. 


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