Phèdre(s), Krzysztof Warlikowski

Par . Publié le 23/03/2016



Le metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski revisite dans sa dernière création l’histoire de Phèdre, fille de Minos et Pasiphaé et belle-mère d’Hippolyte, malheureuse victime collatérale d’une querelle divine. Pour l’occasion, c’est Isabelle Huppert qui prête ses traits à l’épouse esseulée de Thésée dont le destin tragique a traversé les âges et les styles. Dans un récit pluriel, Warlikowski observe la tradition théâtrale entourant l’épisode depuis l’Hippolyte d’Euripide à travers le prisme de trois auteurs contemporains : Wadji Mouawad, Sarah Kane et John Maxwell Coetzee. Par une mise en scène sobre malgré la technique engagée, la pièce laisse toute sa place au texte et à l’interprétation qu’en livre Isabelle Huppert. Tous les efforts semblent concertés pour mettre en valeur cette dernière et, à travers elle, Phèdre, épouse abandonnée et amante éconduite qui connaîtra une fin terrible.

Phèdre se trouve piégée par l’amour déçu que porte Aphrodite à son beau-fils, Hippolyte. La déesse de l’amour ne peut souffrir qu’un mortel lui résiste si obstinément, aussi décide-t-elle de se venger en provoquant un inceste aux conséquences funestes. Phèdre, délaissée par Thésée parti, succombera aux charmes d’Hippolyte et leur union se soldera par la mort. Suivant le modèle d’Euripide, Warlikowski débute sa mise en scène, après une prologue musical fait de danse lascive et de musique orientale, par un monologue d’Aphrodite. Isabelle Huppert, sous une perruque blonde platine et derrière d’énormes lunettes fumées, donne à la déesse des allures de playmate. Aphrodite est présentée comme la reine d’un empire pornographique où le sexe et les orgies sont monnaie courante. Face à la débauche qu’elle représente, Hippolyte s’oppose comme la figure romantique d’un adolescent aux passions interlopes fuyant les obscénités d’un monde trop cru. Il apparaît dans un grand module aux parois vitrées coulissant sur scène, et l’on ne voit son visage que retransmis sous la forme d’une projection géante. Ce principe de projection est utilisé à plusieurs reprises au cours de la représentation pour mettre en valeur l’expressivité des visages, sans devenir pour autant systématique. L’image est projetée sur toute la surface du mur du fond, et s’intègre d’une manière assez organique au reste de la scénographie.

Cette introduction passée, on retrouve Phèdre qui avoue progressivement sa passion interdite. Puis, lorsque Hippolyte fait enfin sa première apparition dans l’espace scénique, c’est sous la forme métaphorique d’un énorme chien aux poils sombres. Si l’héroïne est constamment interprétée par la même actrice, le beau-fils quant à lui prendra plusieurs formes et sera interprété par deux acteurs distincts. Dans tous les cas cependant, sa figure reste sensiblement similaire. Il s’agit toujours d’un homme jeune, dans la fleur de l’âge, quelque peu passif et indécis, mais qui exerce malgré tout une attraction inexplicable. Qu’il prenne les traits d’un chien ou bien ceux d’un jeune adolescent aux pulsions naissantes, il s’agit dans les deux cas d’un corps soumis aux plaisirs charnels avec une nonchalance apparente. Phèdre, au même titre que les nombreuses autres conquêtes du jeune séducteur malgré lui, est attiré irrépressiblement. Dans la version de Sarah Kane, elle s’immisce dans la chambre de son enfant afin d’obtenir ce qu’elle désire si ardemment. L’adolescent, après avoir fini de jouer avec sa voiture radio-commandée et ses chaussettes sales, se retrouve comme forcé à abuser de sa belle-mère. Le viol dont Phèdre accusera par la suite Hippolyte, pose ici clairement question tant il est ambigu. Reste que la mère se pend et que le fils doit faire face à la calomnie dont il est victime.

La boucle tragique de la pièce se répète à plusieurs reprises. On assiste ainsi plusieurs fois à la mort de Phèdre, avant de basculer dans une version parallèle. L’impression générale est ainsi renforcée d’un récit cyclique duquel on ne s’échappe pas. Au-delà de la répétition, la variation est grande entre les versions. Celle de J.M. Coetzee est ainsi comme déchirée au beau milieu par les vers classiques de Racine. Alors que Elizabeth Costello, alter-ego de Phèdre, participe à un talkshow, les alexandrins du maître français surgissent soudain, rayant le vernis moderne, pour finalement disparaître tout aussi soudainement qu’ils sont apparus peu de temps après, laissant Costello retrouver son fauteuil.

Le metteur en scène Krzysztof Warlikowski propose avec Phèdre(s) une grande traversée des textes et des époques pour suivre le parcours de cette figure importante de la mythologie grecque. La mise en scène soignée, la scénographie travaillée sans être trop complexe laissent une grande part au jeu d’Isabelle Huppert, qui interprète avec brio les différentes versions du personnage classique.

Vu à l’Odéon – Théâtre de l’Europe. Phedre(s) de Wajdi Mouawad, Sarah Kane et J.M. Coetzee. Mise en scene Krzysztof Warlikowski. Décor et costumes Małgorzata Szczęśniak. Lumière Felice Ross. Photo Pascal Victor.


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