Natura e origine della mente, Romeo Castellucci

Par . Publié le 09/03/2016



À défaut de présenter le nouveau volet de sa série sur l’œuvre du philosophe Baruch Spinoza (1632-1677), le metteur en scène italien Roméo Castellucci choisit d’en remontrer la première action. Dans un petit avertissement rédigé il explique son choix par la profusion assommante de ses pièces jouées. Il préfère donner aux spectateurs le temps de bien voir celles déjà là avant d’en rajouter une nouvelle à son répertoire. À la course effrénée de la production, Castellucci se permet de mettre un frein et de prendre le parti de la patience, grand luxe que peu d’auteurs peuvent se payer.

D’abord montré à la Biennale de Venise en 2013, Natura e Origine della mente, remplacera donc le deuxième opus encore en préparation, La Potenza dell’Intelletto, o della Libertà Umana. Alors que ce dernier aura pour point de départ le cinquième livre de l’Ethique, la pièce du soir est elle tirée du second, De l’esprit (dans la traduction de Robert Misrahi). Après l’enquête sur les conséquences de l’existence d’un Être éternel et infini, Spinoza s’attaque au problème de l’Esprit humain et à sa quête de béatitude rationnelle. Castellucci élabore à partir de la trame extrêmement dense tissée par Spinoza de propositions, démonstrations, scolies et autres corollaires, un projet plastique d’une grande épure : un fragile trio d’objets dans un espace blanc autour duquel s’agglomère la masse plus ou moins informe du public.

Les spectateurs sont invités à se glisser par une silhouette découpée dans les cimaises qui oblitèrent la scène. Le spectacle n’aura pas lieu dans le face à face habituel entre public et acteurs, mais sur un terrain commun. Une fois franchi le trou qui égrène chaque corps individuellement, la foule se reforme de l’autre côté. Là, dans un pseudo-white cube, les regards sont captés par une figure en suspension dans les airs. À quelques mètres au-dessus des têtes, une jeune femme se tient en arrêt, seulement retenue par l’index de sa main gauche. Passé la surprise de la situation, elle semble plutôt quiète malgré son souffle bruyant. Sa prise, si fragile qu’elle paraisse, est en fait assurée. Le second protagoniste entre alors en scène : un énorme terre-neuve anthracite qui miaule et parle. Quant au troisième personnage, il s’agit de la silhouette androgyne, quasi-christique dans son attitude, par laquelle tout le monde est passé, forme négative qui découpe un ensemble de corps en mouvements.

Comme Spinoza qui en ouvrant son livre prend soin de poser les fondations, Castellucci présente rapidement ses axiomes afin que l’intérêt du spectateur puisse se porter au-delà de la première énigme visuelle. Les trois personnages sont nommés : la Lumière – la jeune femme suspendue ; la Caméra – le gros chien ventriloque ; l’Esprit – l’espace négatif délimité par la silhouette. S’ouvre ensuite une discussion philosophique sur les propriétés et les attributs de chacun, sur l’interdépendance des uns et des autres.

Alors que les surtitres du texte dit en italien défilent au mur, chaque personnage semble exécuter ses actions dans une bulle autonome. Le déroulement temporel très particulier – trois pistes qui se développent en parallèle, sans interaction directe entre elles – tient en grande partie à la nature du dispositif. L’auteur italien présente une véritable installation in situ, au lieu d’une simple représentation théâtrale. Il compose une image éclatée dont les trois composantes sont éparpillées dans l’espace. Et, même si le public cherche à se masser au fond pour avoir une vue globale de la Lumière et de l’Esprit, la Caméra, elle, déjoue cette attente paresseuse en gambadant où bon lui semble. Si bien qu’il faut constamment se tourner et se retourner, pivoter en permanence dans un grand étirement du regard, pour parvenir à suivre le cours de l’action.

À ce petit jeu, le public français n’est sûrement pas aidé par le besoin continu des sous-titres, et on imagine les spectateurs partageant la langue de l’auteur plus à l’aise avec cette mise en espace fragmentée. Il en ressort une grande complexité alliée à une sobriété plus grande encore. L’œil de Castellucci se distingue par la justesse et l’élégance de ses choix, dont la silhouette de l’Esprit témoigne parfaitement. Une grande variété d’objets défilent dans cette figure protéiforme très évocatrice. Elle accueille successivement une nuée de corps drapés, un amas lascif de corps nus, une dense masse végétale de laquelle émerge un squelette, un drap noir enfin, qui envahit progressivement la scène et donne naissance à une forme humaine, sombre et sans visage. Le tableau ainsi dressé aurait quelque chose de la rigueur et de la conviction du traité de Spinoza lui-même. Reste que la proposition du metteur en scène italien fait honneur à sa conception d’un art vivant non limité au seul théâtre. Lorgnant avec bonheur du côté des arts plastiques, Castellucci expose avec Natura e Origine della mente une belle réflexion sur les arts comme sur l’homme.

Vu au T2G – Théâtre de Gennevilliers. Conception et direction de Romeo Castellucci. Texte  Claudia Castellucci. Son Scott Gibbons. Sculptures Istvan Zimmermann et Giovanna Amoroso. Photo Luca Del Pia.


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