Nathan !?, Nicolas Stemann

Par . Publié le 23/09/2016



C’est bien malheureux, mais rarement on aura pu dire d’une pièce qu’elle est autant d’actualité. La résurgence des grands monothéismes dans les débats actuels, tout comme la montée des tensions à propos des faits religieux offrent un écho surprenant au texte de Gotthold Ephraim Lessing, Nathan le Sage, publié en 1779. Pourtant, si ce dernier était une fable sur la tolérance portée par les idéaux humanistes du siècle des Lumières, la version contemporaine en est bien loin. Le contexte actuel n’a plus grand-chose à voir et les feuillets composés par Elfried Jelanek, prix Nobel de littérature en 2004, en réponse au texte classique ne versent pas dans un franc optimisme – c’est le moins que l’on puisse dire. En reprenant cette pièce créée en 2009, le metteur en scène Nicolas Stemann réaffirme la portée du texte fondateur de Lessing et des problèmes qu’il aborde. Sur ce point la vague d’attentats qui a frappée la France dernièrement semble lui donner raison. Quant à savoir si la proposition de l’auteur allemand est une réponse appropriée aux troubles de l’époque, rien n’est moins sûr.

Comme les acteurs nous le rappellent dès l’entame, Nathan le Sage c’est d’abord un récit. Et si chaque comédien propose sa version, voyant midi à sa porte dans une cacophonie drolatique, c’est bien dans la Jérusalem des Croisades que ce récit prend place. En 1187, la cité sainte est écartelée entre les trois grandes autorités monothéistes. Les Musulmans ont récemment repris le pouvoir et mènent une politique religieuse apaisée, les Chrétiens défaits ne désarment pas et, menés par les Templiers fanatiques, commettent des attentats, tandis que les Juifs, pris entre les feux croisés, sont tolérés pourvu qu’ils soient riches. Nathan, vieux marchand juif, a cette chance. Sa fille Recha est sauvée des flammes par un valeureux Templier qui s’avère, malheureusement, antisémite. C’est sur fond de cette reconnaissance impossible que, pressé par le sultan Saladin de se prononcer sur la vérité des religions, il présente la parabole des anneaux. Celle-ci fonde la valeur d’une religion non sur sa véracité ou sur ses dogmes, mais sur ses effets. La « bonne » religion est ainsi celle qui rend ses fidèles bons. Mais à peine ces propos prononcés, la sagesse de Nathan est mise à l’épreuve par la passion imprévue du Templier pour sa fille. La question de la tolérance est alors remise en jeu jusqu’au dénouement final. Voilà pour l’intrigue.

Au début, pourtant, ça commence bien. La lumière de la salle est encore allumée quand les acteurs s’approchent un à un du public pour livrer chacun leur interprétation du texte de Lessing. Le prologue se transforme en foire d’empoigne où tous gueulent pour imposer leur lecture, avant de finir en chœur : Nathan est une pièce sur la tolérance. Nous voilà prévenus. Après ce prologue léger, une autre bonne idée de mise en scène : dissimuler les acteurs qui déclament leurs dialogues au micro tels des prédicateurs. Ceux-ci cachés en fond de scène par un rideau noir, ne reste plus qu’un haut-parleur suspendu dans les airs, flottant et lumineux, duquel jaillit le récit de Nathan. Mais cette bonne idée continue longtemps, elle s’éternise. Pire, plutôt que de recentrer l’attention sur le texte exigeant de Lessing, l’effet sonore fatigue. C’est l’écueil général de la mise en scène de cette première partie que d’être statique et monotone. Le choix de faire parler les comédiens au micro fige leur expression. Le jeu plus minimal qui en résulte siérait peut-être mieux à une projection qu’à une scène de théâtre, toujours est-il qu’une placidité atone s’installe en dépit des efforts des acteurs. Ceux-ci ne déméritent pas mais ils semblent souvent laissés à eux-mêmes, passifs dans un coin de la scène en attendant leur tour. Le décalage semble abyssal entre la densité du texte et la pauvreté de la proposition formelle. C’est d’ailleurs un pareil effet en demi-teinte qui clôt la première partie, quand, pour évoquer le bûcher auquel est condamné Nathan malgré sa sagesse, l’image d’un feu géant à l’animation incertaine est maladroitement projetée en fond de scène.

À l’atonie de cette partie succède la frénésie excentrique (ou qui se veut telle) de la suivante. Le titre du texte inédit de Elfried Jelanek, « Bataclan », est on ne peut plus clair. Il s’agit d’une réflexion à chaud sur les événements parisien du 13 novembre 2015. Dans une langue bouillonnante, quasi-hystérique, l’écrivaine dresse un portrait sombre de la société qui a enfantée les bourreaux du Bataclan. Tout y passe, des politiques incompétents, des selfies, du libéralisme débridé au terrorisme. Si on reconnaît bien tous les éléments typiques de notre époque, tout est emmêlé de telle manière que l’impression globale est confuse et, pour tout dire, nihiliste. Certes, le style satyrique du crassier, où baignent les scories de l’époque, se doit d’être agressif et volontairement outrancier, mais, encore une fois, le mauvais mariage avec la mise en scène rend le tout indigeste.

À l’énergie pulsionnelle et corrosive du texte, Stemann répond par une mise en scène qui se veut autant sinon plus violente. Le résultat est surtout une cacophonie brouillonne où les comédiens jouent la transgression d’une manière beaucoup trop caricaturale pour être vraiment dérangeante. La scène est transformée en une grande cour de récréation où les acteurs pataugent laborieusement dans un capharnaüm de symboles grossiers, en essayant d’insuffler du rythme à ce grand bazar. Le comble de ce déluge bancal et maladroit tient dans la « reconstitution » du massacre du Bataclan. Si l’on frôle la fausse bonne idée avec la retransmission en direct de ce qui se passe dans la salle d’à côté, ce qui devrait en toute logique susciter une certaine angoisse ou à tout le moins un certains malaise, le tout retombe bien vite dans la farce de très mauvais goût quand les « terroristes » armés de téléphone filment en gros plan leurs victimes. L’impression qui domine alors est bien celle d’assister à un surf sur l’actualité très douteux et piètrement orchestré.

Vu au Théâtre de Vidy à Lausanne. Mise en scène Nicolas Stemann. Traduction et dramaturgie Mathieu Bertholet. Scénographie Katrin Nottrodt. Musique Waël Koudaih (Rayess Bek). Vidéo Claudia Lehmann Lumière Mattias Bovard. Avec Lorry Hardel, Lara Khattabi, Mounir Margoum, Serge Martin, Elios Noël, Véronique Nordey, Laurent Papot, Lamya Regragui et deux musiciens: Waël Koudaih (Rayess Bek) et Yann Pittard. Photo de Samuel Rubio.


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