Le Misanthrope, Thibault Perrenoud

Par . Publié le 10/12/2014



Le misanthrope trouve une nouvelle jeunesse au Théâtre de la Bastille dans une mise en scène de Thibault Perrenoud, jouée par la compagnie Kobal’t. L’action prend une forme mixte où des références contemporaines et des inserts musicaux dansés ponctuent les vers originaux du XVIIème siècle.

La pièce de Molière dépeint les mésaventures d’Alceste, dont le caractère intransigeant se heurte aux mœurs légères de la société de cour de l’époque où bienséance et médisance sont le pain quotidien. Alceste ne tolère aucune des faiblesse de ses contemporains, bien qu’il n’en soit lui-même pas dépourvu. Il est tombé dans les rets amoureux de la coquette Célimène, riche veuve qui s’amuse à cultiver une société de courtisans autour d’elle. Cet aveuglement participe à décrédibiliser sa prétendue intégrité irréprochable par rapport à son ami Philinte, modèle de modération qui sait combiner une fidélité de jugement avec la dose nécessaire de savoir-vivre que requiert la vie mondaine. La rectitude abusive d’Alceste lui vaut d’être embarqué dans un sordide procès, tout en se faisant de nouveaux ennemis en route au gré de jugements francs avec lesquels on ne peut souvent que tomber d’accord. Ainsi d’Oronte, gentilhomme qui se pique d’écrire et a le malheur de demander au misanthrope ce qu’il pense de ses vers. Quand ce dernier donne son avis, loin d’emporter le suffrage de l’auteur amateur, il se voit reprocher la prétention qui le porte à former des jugements si péremptoires.

Dans la mise en scène de Perrenoud les péripéties d’Alceste et Philinte prennent place sur une scène au même niveau que les banquettes qui l’enserrent. Les acteurs parcourent l’espace sans se limiter au carré central, ils débordent parmi les spectateurs, s’asseyent auprès d’eux pour continuer une discussion plus confortablement, les embrassent dans un élan philanthrope cynique. Le brouillage des frontières de la représentation fonctionne parfois de manière un peu caricaturale et forcée, à l’image d’ailleurs du jeu d’acteur qui force le trait grotesque. Les comédiens fournissent une grande énergie qui frise parfois le surrégime, et ce dès l’entame où une rixe extrêmement vive éclate sans prévenir. Les échanges qui suivent entre Alceste et Philinte sont criés plus que joués. À cet emportement extrême succède des effets de jeu très légers qui font passer le misanthrope pour un grand écorché vif cynique aux caprices presque enfantins. Son caractère dénote avec l’image noire et impitoyable qu’on s’en fait ordinairement, il se joue et se moque de ses contemporains plus qu’il n’en souffre et ne les condamne.

Au titre des adaptations, les interjections modernes qui ponctuent les vers font leur effet, alliant de manière efficace le vocabulaire d’aujourd’hui aux vers classiques. Une seule fois le texte original n’est pas respecté, avec raison : lorsque Célimène, qui a de la compagnie, se livre à ses habituelles médisances virtuoses. La coquette verse dans la critique mondaine et moque gentiment des dramaturges contemporains, comme dans ces discussions qu’on imagine animer certains dîners parisiens. À l’image du jeu d’Alceste, fantasque et rieur, la mise en scène apporte une touche de légèreté dans la pièce originale, l’ancrant assez habilement dans des références contemporaines. Cependant, les libertés qu’elle prend sont parfois trop clairsemés, elles interviennent de manière impromptue et cela rend l’atmosphère de la pièce flottante, l’ambiance de vaste rigolade finit par jouer contre le texte et lui retirer une partie de sa force corrosive.

Vu au Théâtre de la Bastille. Mise en scène de Thibault Perrenoud. Avec Marc Arnaud, Mathieu Boisliveau, Chloé Chevalier, Caroline Gonin, Eric Jakobiac, Guillaume Motte, Aurore Paris, Thibault Perrenoud. Photo Alice Colomer.


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