Le Mariage de Maria Braun, Thomas Ostermeier

Par . Publié le 12/07/2015



Sur scène, dans ce qui semble être le grand hall d’un hôtel au chic désuet, les cinq comédiens sont assis dans des fauteuils, plongés dans leurs pensées. Habillé d’une moquette vert de gris et parsemé de mobilier des années 1950, l’espace du plateau s’ouvre uniquement sur la salle : entièrement clos par de grandes parois formées de boiseries et de hauts rideaux gris opaques, il donne aussitôt au spectateur la sensation d’une atmosphère étouffante. Bientôt, l’un des personnages commence à projeter des diapositives sur le mur du fond, photographies des années où le régime nazi a été au pouvoir : foules, soldats, infirmières, Hitler entouré de jeunes femmes et d’enfants souriants. Sont alors énoncées au micro des fragments de lettres d’amour adressées au Führer par des femmes. Tandis que le mot « Heil » est susurré langoureusement à plusieurs reprises, les bombardements évoquent la défaite de l’Allemagne nazie. S’annonce alors toute l’ambivalence de ces années d’après-guerre tiraillées entre une culpabilité lancinante et la soif de reconstruction et de prospérité.

Thomas Ostermeier adapte pour la seconde fois au théâtre le film de Fassbinder sorti en 1979. L’histoire se déroule en RDA dans les années qui suivent la seconde guerre mondiale. Mariée à la fin de la guerre à un homme qui est reparti immédiatement au front et dont elle est sans nouvelle, Maria Braun se lance avidement dans la reconstruction de sa propre vie. Un soldat américain, client du bar où elle travaille comme entraîneuse, devient son amant. Elle le tue accidentellement, alors que son mari est subitement revenu : il endosse la culpabilité du crime et est emprisonné à sa place. Qu’importe, Maria Braun réussira sa vie : c’est l’objectif qu’elle s’est donnée et elle y parviendra – jusqu’à ce que cette certitude s’effondre brutalement.

Maria Braun est interprétée brillamment par Ursina Lardi, qui fait apparaître toutes les ambiguïtés de cette femme déroutante. Amoureuse et malgré tout incroyablement égoïste, sans envergure et pourtant envoutante, elle clame son indépendance tout en étant inextricablement soumise aux règles d’une société machiste. Les quatre autres comédiens endossent avec virtuosité une trentaine de personnages masculins et féminins. S’appuyant sur un véritable art du travestissement, ils changent à vue de costumes, de perruques ou d’accessoires : en quelques secondes, un rien suffit à les métamorphoser pour en faire une nouvelle incarnation.

La pièce est jouée à un rythme haletant, avec une grande fluidité. Le mobilier, adroitement réagencé au fur et mesure des scènes, figure successivement un quai de gare, un salon familial, un compartiment de train ou encore les bureaux d’une grande entreprise. Cet enchainement semble symboliser la frénésie de vivre, de posséder à tout prix sans grande place pour la réflexion et l’empathie qu’incarne Maria Braun, personnage entièrement tourné vers le futur, qui n’accorde aucun regard au passé et ne souhaite rien en apprendre. La légèreté de la mise en scène, qui suscite le rire du public à plusieurs reprises, contraste étonnamment avec la noirceur du propos. Mais c’est peut-être dans cette insoutenable légèreté que tout se joue, car dans l’ombre d’une apparente superficialité se dessinent les contours d’une société où la quête de réussite sociale et un désir de possession toujours plus grand ont pour pendant un individualisme aveugle et suicidaire.

Vu au Théâtre de la Ville à Paris. D’après l’œuvre originale de Rainer Werner Fassbinder. Texte du scénario Peter Märthesheimer et Pea Fröhlich. Mise en scène Thomas Ostermeier. Scénographie Nina Wetzel. Costumes Ulrike Gutbrod et Nina Wetzel. Musique Nils Ostendorf. Avec avec Thomas Bading, Robert Beyer, Moritz Gottwald, Ursina Lardi et Sebastian Schwarz. Photo Arno Declair.


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