Low / Heroes, Un hyper cycle berlinois, Renaud Cojo

Par . Publié le 07/03/2015



Sondant Berlin à travers Bowie, Renaud Cojo et sa compagnie Ouvre le chien proposent un ciné-concert symphonique des œuvres de Philip Glass d’après David Bowie et Brian Eno, ainsi que la lecture en musique d’un texte de Bowie, Le Journal de Nathan Adler. Le logo de l’événement, une plaque tournante, rappelle les mouvements incessants qui étaient au cœur du projet initial, quand trois géants de la musique contemporaine ont dialogué à distance et ouvert la voie à des générations entières de musiciens.

À la fin des années 70, David Bowie s’exile à Berlin pour y retrouver son anonymat et puiser dans l’énergie brute de la capitale allemande divisée. Durant cette période, il collabore avec Brian Eno qui vient juste de signer l’acte de naissance de l’ambient music avec l’album Music for Airports, sorti l’année précédente. De leurs expérimentations communes sortiront trois albums signés par Bowie et produits par Eno – Low et Heroes en 1977, puis Lodger en 1979 – que l’on qualifie de « trilogie berlinoise ».

Low, l’album qui ouvre cette trilogie, est bicéphale. Après une face a chantée plus classique, la face b de l’album dévoile de longues pistes instrumentales aux nappes électriques et aux envolées lyriques. Par leur tempo, leurs tonalités et surtout par leur influence considérable, ces pistes ne devaient pas laisser indifférent Philip Glass quand, encouragé par son producteur à écrire des pièces symphoniques au début des années 90, il décida de puiser son matériau dans la musique populaire de son temps. Il en résulta deux symphonies inspirées des travaux de Bowie et Eno, la symphonie n°2, en 1992, inspirée de l’album Low, et la n°4, en 1996, issue quant à elle du disque Heroes.

En parallèle de la symphonie Low, interprétée par l’orchestre national d’île-de-France, sous la direction d’Enrique Mazzola, Renaud Cojo propose un voyage visuel dans un Berlin fantasmé, en noir et blanc, industriel et délabré, tel que Bowie aurait pu le côtoyer à l’époque. Le film est une balade contemplative parmi les ruines, où un homme encapuchonné en parka noire erre à la recherche de souvenirs. Il parcourt la ville en brandissant un néon déniché dans un trou, hanté par la figure d’une jeune fille au sourire presque obscène. Un corps de femme inanimé est mis en scène dans ce qui ressemble à un meurtre rituel. Des visages et des lieux passent à l’écran sans qu’aucun mot ne vienne les fixer. Tout un monde semble en orbite dans une chorégraphie muette, planant au rythme hypnotisant de Philip Glass.

L’histoire morbide qui courait sous ces belles images n’est révélée que dans un deuxième temps. Après la première symphonie, Bertrand Belin, interprète du film, déclame sur scène un texte de Bowie, Le journal de Nathan Adler, fiction inspirée par le monde violent de l’art berlinois des années 70. Dans la lignée de Thomas De Quincey, le chanteur imagine un courant artistique qui prône le meurtre comme art. Son personnage principal enquête sur le meurtre de Baby Grace Blue, jeune fille de quatorze ans. Le lien est ainsi noué avec le film précédent et les péripéties explicitées par un texte au verbe vif parfaitement dit.

Alors que les deux premières parties étaient connectées par le travail visuel de Cojo, la symphonie n°4, jouée après l’entracte, garde seulement Berlin comme cadre commun. Louise Lecavalier prend le relais, secondée par Frédéric Tavernini, formant un duo mixte contrasté qui est sommairement incrusté dans les décors du film. Celle qui a dansé avec David Bowie en 1988, dans une performance où les rôles et les genres étaient déjà questionnés, écrit une chorégraphie nerveuse, presque hystérique, pour répondre au rythme accéléré de Philip Glass. Les danseurs enchaînent des saynètes où ils entrent partiellement en contact, toujours avec difficultés, se heurtant, s’aidant parfois, ou se cherchant, comme dans cette courte scène où, à genoux, ils semblent pris au piège de leur trip et creusent en vain l’espace pour se trouver.

L’acoustique superbe de la Philharmonie ne pouvait que rendre justice aux pièces de Glass, l’orchestration énergique et emportée de Mazzola finit de parfaire le tableau. L’expérience musicale se suffit déjà à elle-même, la partie audiovisuelle que surajoutent Cojo et Lecavalier s’appuie donc sur une base solide. La contrepartie étant que cette excroissance se révèle parfois anecdotique ou superflue, voire, quelques rares fois, carrément dérangeante. Comme à l’époque, on a affaire à une collaboration à distance, seulement l’écart est peut-être plus grand cette fois-ci entre les mastodontes américains et les auteurs du soir.

Vu à la Philharmonie de Paris. Orchestre national d’Île-de-France. Direction Enrique Mazzola. Récitant Bertrand Belin. VJ Laurent Rojol. Guitare Stef Kamil Carlens. Conception et film Renaud Cojo. Chorégraphie et interpretation Louise Lecavalier et Frédéric Tavernini. Photo de Pierre-Jérome Adjedj.


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