J’accuse, Abel Gance et Philippe Schoeller

Par . Publié le 09/11/2014



À l’occasion du centenaire de la Grande Guerre, un ciné-concert à la salle Pleyel présente la version remasterisée du pamphlet pacifiste d’Abel Gance, J’accuse, accompagné d’une création originale de Philippe Schoeller interprétée par l’Orchestre Philharmonique de Radio France, dirigé pour l’occasion par le chef Frank Strobel.

Un an à peine après la fin des hostilités, le film rouvre la plaie encore sanglante de la guerre. Avec J’accuse, Abel Gance propose un grand récit tragique à la portée morale, comme il le disait dans ses carnets, « Les « morts qui reviennent » me paraissent devoir donner le résultat que je cherchais : faire penser les linottes que restent les humains. » L’histoire s’enracine dans un village français où se déroule un marivaudage plombé par l’imminence du conflit mondial. L’histoire est scandée en trois temps, dans une ample plongée au cœur du chaos et de la folie au terme de laquelle surgit une lumière paradoxale.

La première époque est celle de l’insouciance inquiète, la vie rurale suit son cours au rythme des festivités pastorales alors que s’annoncent déjà les malheurs à venir. C’est le temps des amours clandestins entre Jean Diaz, qui s’occupe de sa mère en la berçant de douce poésie exotique, et Édith Laurin, dominée par un mari tyrannique et terrifiant, François. Par un faux espoir du destin, l’idylle semble promise à un avenir meilleur lorsque ce dernier est mobilisé, comme si la guerre, avant d’abattre ses tourments, pouvait avoir quelques vertus. Mais ces vertus sont illusoires. À l’image de la danse macabre qui contamine tous les plans, la guerre ne saurait amener autre chose que la peine et la mort. Gance s’attelle à révéler la lente déréliction qui mature dans le creuset du conflit.

Les premiers temps de la mobilisation sont encore pleins d’espoir. C’est l’époque des premières victoires et des exploits héroïques, comme lorsque François, ivre de désespoir après la disparition de sa femme, renverse un régiment ennemi à lui tout seul. C’est le temps de l’héroïsme solitaire mais c’est aussi celui de la fraternité au combat. Jean et François oublient leur haine farouche devant les services réciproques. Passant de rivaux à frères d’arme, les deux hommes arrivent encore à échapper aux tourments de la guerre, alors que loin du front le village est exsangue. Lorsque Édith, centre de gravité affectif, est elle-même happée par le conflit, le cercle familial finit de se disloquer.

Avec les années de conflit grandissent la lassitude et le désespoir. La guerre s’éternise et les batailles s’enchaînent dans une absurdité totale. Gance filme la troisième époque dans les décors naturels, avec les troupes juste rescapées, comme pour inscrire leur mémoire sur la pellicule. Le conflit interminable recrache un à un les protagonistes. Seul Jean, devenu fou, rentre au village vivant, portant avec lui la morale folle du conflit. Il incombe aux vivants d’honorer le sacrifice des morts tombés au front, dont la mémoire viendra les hanter sous la forme d’un flot fantomatique. L’absurdité du conflit, que Gance accuse impitoyablement tout au long du film, ne doit pas trouver d’écho chez les vivants.

La création de Philippe Schoeller, une musique atonale lourde et assommante, leste le film d’une gravité qui dérangerait si elle ne répondait pas finalement à l’atmosphère délétère de l’époque. Toutes les scènes sont assombries par des notes tendues et grinçantes, à l’image de l’ouverture festive où l’ambiance sonore anticipe l’apparition d’un hibou portant le mauvais œil. La tonitruance de l’orchestration rend aux images de Gance toute leur fureur, et toute son horreur au carnage. La composition imbibe tous les instants, ses rares silences n’en deviennent que plus éloquents. Une véritable symbiose s’opère entre cinéma et concert, chaque partie décuplant la puissance expressive de l’autre, réunies pour conjurer les horreurs guerrières.

Orchestre Philharmonique de Radio France
Gilbert Nouno : réalisation informatique musicale Ircam
J’accuse, Film d’Abel Gance (France, 1919, 166 minutes)
Musique de Philippe Schoeller (commande ZDF-Arte et Lobster Films, création mondiale)

Photo D.R.


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