Hikikomori, Le refuge, Joris Mathieu / en compagnie de Haut Et Court

Par . Publié le 13/01/2016



« Est fait social toute manière de faire susceptible d’exercer sur l’individu une contrainte extérieure ». Ainsi naissait avec Durkheim une lecture sociologique de certains comportements humains devenus par là-même indicateurs de sociétés. C’est dans ces contes modernes que Joris Mathieu, directeur du CDN de Lyon, et ses complices de toujours de la compagnie Haut et Court ont puisé le terreau de leur création. Pour ce dernier opus, le phénomène des Hikikomori aura servi de seuil à l’écriture d’une fable d’anticipation campée sur nos réalités actuelles. Littéralement « repli sur soi », cette psychopathologie sociale concerne des centaines de milliers de jeunes, se cloitrant subitement dans leurs chambres, oppressés voire opprimés par leur environnement, dans un processus de réclusion pouvant durer plusieurs mois ou années. Alors que le jugement extérieur pourrait tendre vers la notion d’enfermement, Joris Mathieu a préféré inventer son personnage principal, Nils, à l’aune de l’image du refuge – dans cette idée que l’enfant (l’individu en somme) n’a parfois d’autres perspectives que d’inventer son propre univers et de s’y lover intérieurement pour pouvoir se replacer au centre du monde. Ses parents se retrouvent alors impuissants et désemparés, cherchant chacun à leur manière une brèche dans la porte close de la chambre de leur enfant. Hommage à l’imagination donc, mais également critique d’une dislocation du nœud familial (la première société), et de l’absence de communication.

L’équipe de la Compagnie Haut et Court n’a eu de cesse depuis sa création de développer de nouvelles formes spectaculaires. En s’associant avec des vidéastes et des ingénieurs, Joris Mathieu ouvrait la voie d’un théâtre scénographique faisant la part belle aux nouvelles technologies. On retrouve ainsi dans Hikikomori, le refuge cette idée du langage, toujours plus élaborée, confondant les réalités en faisant miroiter les mondes intérieurs de ses personnages. Par un subtil dispositif d’illusion optique inspiré des premiers pepper’s ghost élisabéthains, la vidéo, projetée sur un écran incliné, permet de superposer l’interface filmée et le plateau sur un même plan visuel. Dés lors, faire disparaître subitement un comédien, le transformer en orignal ou le transporter en forêt devient magiquement possible – ce dont la belle équipe ne se prive heureusement pas, maniant cet art de l’artifice avec brio. Non content de défricher ce terrain de jeu inhabituel, le metteur en scène s’est également attaché à bousculer les codes formels du théâtre en proposant trois versions simultanées du même support scénique, autour du repli de Nils, et de ses deux parents. Un signifiant – des signifiés. Pour ce faire, trois narrations respectives sont diffusées à travers des casques audio associés à l’un ou l’autre des récits, distribués aux spectateurs selon leurs âges (8-11 ans, 11-18 ans et 18 et plus). Pour arriver à cette fin, Joris Mathieu a du faire un conséquent travail d’exégèse sur une image scénique dépouillée de sa substance narrative première et pouvoir lui conférer d’autres sémantiques sans s’écarter de sa trame initiale. L’ensemble a ensuite été minutieusement ajusté, harmonisé pour garder un lien tenace entre le plateau et les trois histoires ainsi écloses. Au spectateur de se laisser plonger dans le conte qui lui aura été proposé, en acceptant sa rhétorique d’imagination et de poésie – puissamment suggérée par le dispositif visuel chimérique. L’ambition du projet est définitivement à saluer – et si l’on peut se trouver pantois face à cette forme inhabituelle ou surmené par la poursuite de compréhension d’une réalité mise en branle à la fois par la poésie de la langue et l’artifice des images, l’impression de rêve émerveillé prend toujours le pas.

Le travail d’interprétation intense du public, comme le protocole technique reposant sur la polysémie des écoutes d’un même spectacle, dressent les arcanes d’un théâtre où le spectateur est placé au centre des préoccupations. Actifs jusqu’au sortir de la salle – toujours agora, même après le spectacle – pressés que l’on est de s’enquérir de l’histoire différente reçue par son voisin, on est bien face à un théâtre de questionnements, lanceur d’alerte, résolument sincère quant à son souci de mimétisme du monde. Un théâtre refuge ?

Vu au Théâtre Nouvelle Génération – Centre Dramatique National de Lyon. Ecriture et mise en scène : Joris Mathieu en compagnie de Haut et Court. Interprétation : Philippe Chareyron, Vincent Hermano et Marion Talotti. Conception du dispositif scénographique : Nicolas Boudier, Joris Mathieu. Création Sonore : Nicolas Thévenet. Création lumière : Nicolas Boudier. Création vidéo : Loïc Bontems, Siegfried Marque. Photo de Nicolas Boudier.


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