Le Goût du faux et autres chansons, Jeanne Candel

Par . Publié le 03/12/2014



Le spectacle Le Crocodile trompeur / Didon et Enée mis en scène par Jeanne Candel et Samuel Achache avait été un des spectacles les plus marquants que nous avions vus l’an dernier. Nos attentes étaient donc grandes en venant assister à cette nouvelle création de Jeanne Candel, artiste associée au Théâtre de la Cité internationale. Pour ce spectacle, Jeanne Candel est partie d’une question, ou devrait-on dire de « la » grande question : d’où vient- on ? Il n’y donc pas ici de socle narratif, mais un tissage élaboré à partir d’un travail de plateau, d’expériences et d’improvisations inspirées de différentes écrits comme La Genèse, Les Métamorphoses d’Ovide ou encore les essais du théoricien d’art Aby Warburg. Le spectacle est ainsi le fruit d’une écriture collective, celle de la metteuse en scène et des douze comédiens-musiciens.

Les lieux et les époques s’entremêlent. On passe d’un tableau flamand du XVIIème siècle analysé par ses propres personnages à la cuisine contemporaine d’un écrivain en mal d’inspiration, avant de se retrouver en compagnie de deux astronautes sur une station spatiale. On se trouve à plusieurs reprises dans ces situations, naviguant de l’une à l’autre avec une grande fluidité : malgré cette juxtaposition hétéroclite et l’absence de fil narratif tangible entre ces éléments, l’ensemble est étonnamment cohérent. L’absurdité loufoque et un humour mélancolique font le lien.

Cet enchainement de scènettes où l’incongruité et le burlesque frôlent le tragique n’est d’ailleurs pas sans évoquer certains spectacles de Pina Bausch, tel Two cigarettes in the dark. Le travail très intéressant sur le geste et la musique s’ajoute à la finesse des textes pour contribuer à la grande inventivité de ce théâtre fragmenté et détonnant, où l’insignifiant et le vulgaire côtoient le surréaliste.

Tandis que la banalité du quotidien se mêle à l’extraordinaire, le spectacle semble sans cesse sur le fil. Empruntant parfois au vaudeville et au talk show, sans jamais sombrer dans le mauvais goût, il repose non seulement sur une étrange poésie mais aussi sur le jeu toujours très juste de ses interprètes. L’être humain y est tourmenté. Il cherche, se questionne, déprime, se mutile. Et pourtant, il provoque le rire à tout instant. C’est irrésistiblement drôle, tout en étant très empathique.

Finalement, comme il fallait s’y attendre, ce n’est pas des réponses que nous laissent entrevoir Jeanne Candel et sa troupe, mais une foule de questions et une succession de petits chamboulements humains, qui ont trait à l’origine du monde et de la création artistique. Dans cette quête, ils nous interpellent et nous donnent à voir la création à l’oeuvre sur une scène : de très beaux moments de théâtre en train de se faire.

Vu au Théâtre de La Cité internationale dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. Mise en scène, Jeanne Candel. De et avec Jean-Baptiste Azema, Charlotte Corman, Caroline Darchen, Marie Dompnier,Vladislav Galard, Lionel Gonzalez, Florent Hubert, Sarah Le Picard, Laure Mathis, Juliette Navis, Jan Peters, Marc Vittecoq. Scénographie, Lisa Navarro, lumière, Vyara Stefanova, régie générale et construction décors, François Gauthier Lafaye, costumes, Pauline Kieffer. Photo de Jean-Louis Fernandez.


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