A Floresta que anda, Christiane Jatahy

Par . Publié le 07/10/2016



Dans sa trilogie Uma cadeira para solidão, duas para o dialogo e três para a sociedade (Une chaise pour la solitude, deux pour le dialogue, trois pour la société), débutée en 2011, Christiane Jatahy s’attaquait à la séparation entre salle et scène. Dans les deux premiers spectacles de sa nouvelle série, Julia et What if they went to Moscow?, la metteur en scène brésilienne explorait la captation vidéo et la projection en simultanée. Le dernier opus de cette nouvelle trilogie constitue quant à lui une véritable apothéose où toutes ces expériences passées sont mises au service d’une mise en scène ambitieuse et sophistiquée pour immerger le spectateur dans les remous du présent. Avec A Floresta que anda, la dramaturge brésilienne continue de développer un théâtre novateur mêlant l’aspect technique du dispositif à des questionnements sociaux et politiques. La mise en scène d’une extrême richesse transforme le texte classique qui lui sert de support – après Strindberg et Tchekhov, c’est au tour de Macbeth de Shakespeare – en une expérience participative exigeante où le spectateur est constamment sommé de rester alerte.

L’espace où pénètre la masse de spectateurs ne correspond pas à la dichotomie classique entre sièges etscène mais plutôt à un ersatz de white cube aux murs noirs découpé en deux parties. Dans la première, quatre écrans mobiles sont suspendus sur lesquels se dévoilent quatre histoires. Celles d’anonymes ayant tous été, d’une manière ou d’une autre, victime d’un pouvoir hégémonique, que celui-ci soit brésilien, syrien ou plus généralement post-colonial. Dans la seconde partie, derrière les écrans, un bar et ses deux barmen accueillent les spectateurs comme pour un buffet de vernissage : boisson à volonté, avec ou sans alcool. Contraste entre les deux zones, l’une grave et politique, l’autre légère et mondaine, mais contraste typique des vernissages d’exposition où les mondanités accompagnent souvent la pensée critique. Pour finir, derrière le bar un bandeau de miroirs clos l’espace.

Les spectateurs sont libres de déambuler entre les écrans, de choisir l’histoire qui les intéresse, comme ils peuvent aussi bien aller se désaltérer au bar et choisir d’occulter les témoignages. L’attention est dispersée, chacun crée son parcours personnel, construit sa propre expérience selon l’élément sur lequel il se focalise. Chaque partie de la salle produit ainsi sa petite communauté, réunissant un groupe de personnes autour d’un foyer d’attention local.

Une autre particularité, invisible, complète le dispositif. Avant d’entrer dans la salle, une sélection de spectateurs a été équipée d’oreillettes bleues dans lesquelles se déroule la part sous-jacente de la performance. Christiane Jatahy, aidée par son assistante, y délivre des instructions. Les volontaires sont invités à effectuer des actions très simples, infimes, qui pourraient tout à fait passer inaperçues ne seraient les complices aux yeux rivés sur elles. Ils sont guidés par Julia, actrice infiltrée dans la masse, dont le rôle se révèle progressivement. Soumis à cette orchestration, les spectateurs sont partie prenante de l’expérience générale. Le public devient centre d’intérêt pour lui-même, à côté, voire parfois à la place, des récits filmés.

La pièce joue de la distribution de l’information, la complexité des situations empêche toute appréhension synoptique. Chacun est condamné à n’avoir de l’ensemble qu’une vision partielle et fragmentaire, d’autant plus que la forêt de spectateurs qui encombre l’espace réduit drastiquement la visibilité. Devant le foisonnement d’actions, on se retrouve comme démuni, dépassé par la multiplicité des choses à voir. Il faut alors se résoudre à n’en percevoir qu’une portion réduite, faire confiance à la dramaturge pour que son œuvre ne repose pas sur une appréhension générale impossible. C’est là qu’intervient toute la qualité de la mise en scène de Jatahy.

Tandis que la performance suit son cours, des éléments perturbateurs surviennent ponctuellement : Julia s’effondre au milieu du public crédule ; plusieurs complices s’approchent successivement du bar pour manipuler des objets ensanglantés, attirant l’attention au fil des passages ; l’image de Julia nue, poussant des cris muets, envahit les écrans. Tous ces événements produisent des centres d’intérêts communs qui déjouent les pôles locaux et réunifient l’attention éparpillée. Progressivement, la mise en scène éclaté se rassemble, les spectateurs dispersés sont réunis autour du bar tandis que des assistants manipulent les écrans pour former une bande de projection qui barre l’espace. Les spectateurs se retrouvent alors pris en sandwich entre la bande d’écrans devant eux et la bande de miroirs derrière.

De retour dans une configuration plus classique, les spectateurs amassés face aux écrans découvrent des images familières, des images d’eux-mêmes tournées durant la première partie. Les gros plans se succèdent. Contrairement aux témoignages filmés dans lesquels l’image était « myope », jouant d’une profondeur de champ très réduite et ne montrant que subrepticement les visages, les portraits occupent cette fois tout le champ. Comme si, après avoir diverti son regard sur le malheur des autres, il était temps de se regarder soi-même, de sortir de sa position confortable de voyeur pour se retrouver au centre de l’attention. Manière de faire le lien entre des problèmes politiques distants et la situation présente non moins pressante. Et Julia d’appuyer cette interprétation en évoquant l’épisode de la forêt qui marche dans Macbethoù ce sont des hommes de chair et d’os bien déterminés à changer l’état de fait qui font se déplacer la forêt. Derrière chaque arbre se trouve un homme et ce sont eux qui font bouger les choses.

Reste qu’en voyant les images tournées à notre insu, on a l’impression confuse d’avoir été le cobaye d’une expérience. Une expérience foisonnante, contraignante parfois, dont l’enjeu peut paraître abscons. Face à cet écueil, la maestria de Jatahy permet heureusement à l’expérience de tenir bon, la densité se mue en générosité, même si la rançon de cette dernière est une grande exigence vis-à-vis du spectateur. Pour peu que celui-ci joue le jeu et accepte de ne pas tout appréhender, alors l’expérience pourra se révéler gratifiante.

Avec A Floresta que anda Christiane Jatahy offre une véritable démonstration virtuose où film, performance, participation du public et projection live se fondent habilement. On aimerait dire « harmonieusement », mais l’ensemble demeure parfois trop touffu et sophistiqué pour que tout s’agence en douceur. Impossible pourtant de rester insensible face à une telle inventivité comme à une telle générosité. Il faut alors saluerla performance de l’artiste et de son équipe tant ce genre de spectacle, expérimental et novateur, reste rare.

Vu au CENTQUATRE, en collaboration avec L’Odéon, Théâtre de l’Europe. Conception, création et mise en scène : Christiane Jatahy. Avec : Julia Bernat, décor : Marcelo Lipiani, photographie et vidéo en direct : Paulo F. Camacho, vidéo : Julio Parente, costumes : Fause Haten, musique : Estevão Case, musicien : Felipe Norkus. Photo © Aline Macedo.

Jusqu’au 22 octobre 2016 au CENTQUATRE à Paris. 


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