Faire le Gilles, Robert Cantarella

Par . Publié le 29/06/2016



Ce 22 juin 2016, dans un coin de la médiathèque du Centre National de la Danse à Pantin, un homme entouré de dizaines d’auditeurs donne cours, sa veste grise posée sur le dossier d’une chaise blanche. Un cours du passé formulé au présent. Un cours qui n’est pas le sien mais qui le devient, ou presque. En effet, Robert Cantarella, à la riche carrière théâtrale, s’applique à Faire le Gilles depuis maintenant cinq ans en se servant des traces des séminaires donnés par le philosophe Gilles Deleuze (1925-1995). Ce dernier, connu pour ses écrits – seul ou à quatre mains¹ – et enseignements, est ici ressuscité par le metteur en scène pour un cours en différé.

Robert Cantarella fait le Gilles à partir de la voix même de Gilles Deleuze, dont une grande partie des séminaires a été enregistrée par des inconditionnels lorsqu’il enseignait à l’Université de Vincennes Paris VIII entre 1968 et 1987. Enregistrements disponibles sur internet sous le nom « La voix de Gilles Deleuze ». On assiste ce jour-là au CND à la reprise d’un séminaire de 1986 sur Michel Foucault, auquel Deleuze consacra un livre², un de ces séminaires qui s’inscrit dans la chronologie d’une série dont l’ordre est parfois bousculé. Cette voix de Gilles Deleuze n’est pas apprise par cœur mais écoutée par Robert Cantarella en public via une simple paire d’oreillettes et immédiatement répétée durant 1h30, durée d’un séminaire, avec ce léger décalage indispensable entre l’écoute et la répétition. Répétition de la voix de Gilles Deleuze, rauque, avec ses raclements de gorge, ses familiarités. Gilles Deleuze s’arrête en plein milieu d’une phrase pour vérifier l’heure, reprend un développement pour le préciser, hésite, digresse, s’engage dans ces déambulations qui s’effacent à l’écrit. Robert Cantarella restitue cela et provoque un effet curieux : la feinte de l’interaction.

Si lors de ses séminaires Gilles Deleuze échangeait avec ses auditeurs, Robert Cantarella ne fait que donner l’impression qu’un échange est possible. C’est la voix de Gilles Deleuze qui donne le rythme de l’intervention de Robert Cantarella – qui n’interrompt jamais l’enregistrement pour insérer ses mots. Gilles Deleuze pose des questions à ses étudiants, ses étudiants lui posent des questions et lorsque c’est le cas, un acolyte de Robert Cantarella lui donne la réplique. Gilles Deleuze/Robert Cantarella implique son auditoire par un discours ponctué par la 1ère personne du singulier, la 1ère et la 2e personne du pluriel, ces pronoms qui vont du locuteur aux interlocuteurs. Cependant, lorsque Robert Cantarella dit « je », il dit à la fois un « je » qui se réfère à Gilles Deleuze et un « je » qui se réfère à lui-même et lorsqu’il dit « vous », il se réfère à la fois aux auditeurs qui étaient face à Gilles Deleuze et aux interlocuteurs qui sont face à lui, ici et maintenant. L’impression d’échange est faussée par l’oralité de l’enregistrement mais provoque néanmoins une autre interaction : celle de quelqu’un qui s’adresse à un auditoire, même s’il emprunte les mots d’un absent.

Robert Cantarella fait le Gilles, c’est-à-dire qu’il fait comme Gilles Deleuze par la voix de Gilles Deleuze. Seul lui et son répondant entendent la voix de Gilles Deleuze. Pour le reste des auditeurs, c’est la voix de Robert Cantarella qui est audible. Un Robert Cantarella qui en faisant le Gilles devient un Gilles. Un Gilles et non pas le Gilles. Le timbre vocal, le corps, restent ceux de Robert Cantarella, dont les intonations, les bras, les mains, les doigts se joignent au verbe, au niveau des hanches, du buste, du visage – lorsqu’il pose le bout des doigts sur les lèvres. Robert Cantarella fait le Gilles à sa manière, proche et distante de ce que fut Gilles Deleuze. Une gestuelle qui ne recherche pas la caricature du Gilles, à en forcer les traits, mais à donner corps à une pensée qui continue d’inspirer, notamment la danse contemporaine – à l’instar de Vera Mantero à partir d’un cours sur Spinoza (On peut dire de Pierre, 2015).

Assister à Faire le Gilles de Robert Cantarella a ceci que les enregistrements vocaux n’ont pas : l’incarnation de la voix. Donner corps à la voix. Il subsistera, certes, un décalage entre Gilles Deleuze et Robert Cantarella. Robert Cantarella restera quelqu’un qui fait le Gilles, qui fait comme Gilles et différemment de Gilles. Mais sa manière de faire le Gilles redonne toute son importance au discours, à sa dynamique en lui donnant vie, en ne limitant pas la voix à un procédé mécanique. Robert Cantarella a choisi les cours d’un philosophe qui s’est efforcé d’analyser les signes, les significations, leurs changements, comment se façonnent par eux, dans le logos par exemple, nos rapports au réel. Le langage oral, cette voix et la sienne, les voix qui s’ouvrent, Robert Cantarella invite à les reconsidérer en pointant la démarcation entre la reproduction et la production du savoir, sa transmission ; par une imitation qui aurait sans doute inspiré à Gilles Deleuze plusieurs années de séminaires³.

¹ Cf. les ouvrages co-signés avec Félix Guattari : L’Anti-Œdipe. Capitalisme et schizophrénie (1), 1972, Minuit, coll. « Critique », Paris ou encore Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie (2), 1980, Minuit, coll. « Critique », Paris.
² Gilles Deleuze, Foucault, Les Éditions de Minuit (coll. « Critique »), Paris, 1986.
³ Voire, à défaut d’un livre, un chapitre supplémentaire à sa thèse d’État : Gilles Deleuze, Différence et répétition, Presses Universitaires de France, Paris, 1968.

Vu au Centre National de la Danse dans le cadre de Camping. Conception et interprétation : Robert Cantarella. Photo © Marc Domage


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