Des territoires (nous sifflerons la marseillaise), Baptiste Amann

Par . Publié le 09/02/2016



La vie en banlieue, le petit pavillon témoin, trois frères, une sœur et une scénographie très naturaliste qui ne laisse pas de place au doute. Baptiste Amann (auteur et metteur en scène) et ses camarades de l’ERAC s’attèlent à dépeindre, dans cette première partie d’un triptyque, la vie en banlieue depuis l’intérieur du foyer. On se retrouve donc dans une cuisine, pas très rangée, pas très propre, presque trop conforme à la réalité pour que l’on s’y projette. On découvre les quatre protagonistes : plus ou moins tous frères et soeur (l’un des garçons a été déposé là par son père, algérien, lorsqu’il était enfant). Les rapports fraternels sont justes, il s’agit bien de questions d’amour et de domination et la fratrie ici est une famille rassurante, qui tente de d’exister dans un monde froid auquel il faut trouver un sens. On y découvre des habitudes de vie et un espace dans lequel s’inscrivent des problématiques quotidiennes et d’autres, plus essentielles.

Soudain les parents meurent « en même temps », il faut donc préparer le passage dans le monde d’après, celui où Lyn, la grande soeur, décide de prendre les choses en main. Il lui faut organiser les funérailles et réorganiser la famille. Tout est sujet à débat, discussion, engueulade, ça court, chante, crie et c’est tellement vivant qu’on en oublie régulièrement le deuil. Il faut aussi vendre la maison mais on découvre qu’un cadavre est enterré dans le jardin. Est ce que ça rapporte de déterrer quelqu’un de célèbre ? Un jour, le dossier qui traîne sur la table pendant tout le début de la pièce est enfin ouvert et la sentence tombe : le cadavre dans le jardin, c’est Condorcet. Le convoquer c’est apprendre qu’il était un fervent défenseur de la liberté, des droits de l’Homme (et de la femme). Il devient alors le personnage central d’un petit moment de fiction à la fin de la fiction principale. Les comédiens se griment et rejouent une scène historique. Tout se mélange et se déplie pourtant assez naturellement.

Tandis qu’en avant scène surgissent un match de foot, où l’on siffle la marseillaise, et un camion à pizzas où Lyn fantasme sur Moussa (mais il ne faudrait pas), autour de la grande table qui domine l’espace scénique les discussions les plus banales sont souvent des appels du pied vers des sujets plus grands, plus polémiques. Des réflexions sur cette vie aux abords de la grande ville, cette vie rythmée par la question des temps de trajets (faut-il oui ou non prendre la voie rapide ?) mais aussi par la question de la différence (tout le monde grandit ensemble puis survient le moment où l’on se met à penser qu’on ne se ressemble pas vraiment tous).

La mise en scène est parfois trop séquencée : on regrette d’être transportés puis abandonnés sur le bord à certains endroits du texte où les enjeux et la tension tendent à s’estomper, mais les intermèdes musicaux font le lien et la vitalité des comédiens prend le pas sur ces quelques faiblesses. Chacun ici se débat avec son identité : est-ce que l’on est d’un pays ? Est ce que l’on est d’une banlieue ? Convoquer l’Histoire à la fin c’est peut-être justement donner du sens à cette histoire. Dans l’ensemble, c’est un joli moment de théâtre, une tentative de présenter sur scène des personnages et des réflexions que l’on a peu l’habitude de voir et de commettre en cela, un acte politique.

Vu au Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines. Texte et mise en scene Baptiste Amann. Avec Solal Bouloudnine – Samuel Rehault – Lyn Thibault – Olivier Veillon. Assistant a la mise en scene Yohann Pisiou Lumieres Sylvain Violet. Scénographie Philippe Casaban et Eric Charbeau. Son Leon Blomme. Costumes Wilfrid Belloc. Construction decor Nicolas Brun et Maxime Vaslin. Photo de Christophe Raynaud de Lage.


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